Il est vrai que l’aspect météorologique a été un élément essentiel pour le monde agricole l’année passée, et il constitue un énorme risque. On se rend compte, en effet, que 2024 représente probablement ce que nous allons vivre ces prochaines années. Il s’agit d’un climat tempéré, avec 6 ou 7 mois de pluie. Or, selon le rapport du GIEC, ce type de climat devrait être connu dans le nord de l’Europe en 2035. Cela signifie que cela arrive plus rapidement et avec une amplitude plus importante que prévu. Le monde agricole va donc devoir s’adapter plus vite qu’attendu à ce changement climatique.
Le second élément est le phénomène de la diminution des flux commerciaux. Ce dernier va probablement s’intensifier avec l’arrivée de Trump… La crise Covid nous a appris que nous étions dépendants de la Chine, et de la Russie avec la guerre en Ukraine. Nous nous sommes ainsi rendu compte, en Europe, que nous étions trop tributaires des flux extérieurs, quelles que soient les matières premières. Par ailleurs, les matières agricoles sont devenues un enjeu commercial international.
La guerre en Ukraine a entraîné beaucoup de spéculations sur le blé et les céréales, et l’année a été marquée par une baisse des prix, ce qui a été une déception pour le monde agricole. Enfin, un autre point concerne l’indice des prix de la FAO qui repart à la hausse ces derniers mois. Cette augmentation des prix des matières agricoles pourrait se traduire par une croissance des prix des produits alimentaires, ce qui est parfois le premier signal d’une reprise de l’inflation.
L’année passée a aussi été marquée par les manifestations du monde agricole. Ce type de mouvement de colère était-il inévitable ?
Celui-ci est, d’abord, conditionné par l’Europe et ses différentes normes. S’ajoute, ensuite, l’accord avec les pays du Mercosur. Ce ras-le-bol par rapport à la bureaucratie européenne est présent depuis les négociations pour la réforme de la PAC. Il y a énormément de charges administratives qui pèsent sur les agriculteurs, avec une proportion de la moyenne d’âge de plus de 55 ans. Il y a une réelle rupture entre ces deux mondes, avec une Europe éloignée des réalités du terrain.
Justement, au niveau de l’âge moyen des agriculteurs, il existe une réelle préoccupation au niveau de la reprise des exploitations. Cet enjeu se retrouve-t-il dans d’autres domaines ?
L’âge en Wallonie, c’est le cas pour le secteur agricole, mais aussi pour les entreprises, est un sujet problématique. Le vieillissement de la population fait que l’on a beaucoup de difficultés à retrouver des repreneurs tant pour les fermes, que pour les sociétés !
Dans les médias, vous aviez également souligné le rôle primordial des consommateurs face à la détresse du monde agricole…
Il faut se rappeler que la nourriture représentait 60 % du panier d’un ménage moyen dans les années 60. Aujourd’hui, nous en sommes à 12 %. Les décisions que nous prenons en tant que consommateurs ont inévitablement un impact sur le pouvoir d’achat de l’agriculteur, et aussi sur ses choix. Si l’on remet la nourriture au centre des priorités et que l’on rééquilibre ce panier, ce dernier sera gagnant et retrouvera sa fonction essentielle : assurer notre alimentation d’aujourd’hui et de demain.
Cela passe donc par un changement de mentalité de la part d’une certaine tranche de la population ?
Oui, et c’est le même constat pour le changement climatique. Tout est lié. Par exemple, lorsque l’on importe des produits qui pourraient être fabriqués en Belgique… Il faut aussi comprendre que tout n’est pas nécessairement lié au budget. Ainsi, ce ne sont pas systématiquement les personnes avec des moyens limités qui achètent de la viande à bas prix. C’est également une question de choix et de priorités !
En Europe, et la Wallonie n’échappe pas à cette tendance, on assiste à une augmentation du nombre de grosses exploitations agricoles au détriment des structures plus familiales. Dans les années à venir, comment ces fermes de plus petite ampleur parviendront-elles à tirer leur épingle du jeu ?
Il va y avoir, en effet, des fermes plus grandes, avec, par exemple, des cultures de céréales, de pommes de terre, de betteraves et d’autres grosses productions. Puis, à côté de cela, des fermes de petite à moyenne taille qui travailleront notamment avec des légumineuses et d’autres spéculations. En tant que financier, l’une des notions essentielles lorsqu’on réalise un placement est la diversification. Cet aspect a encore plus de sens dans le monde agricole. Les agriculteurs qui réussissent bien sont ceux capables d’offrir un produit de leur exploitation à chaque période de l’année. Tant le commerçant que le fermier peuvent y trouvent leur compte. L’un peut proposer une offre diversifiée à différents moments, tandis que l’autre ne dépend pas d’une seule et même culture. Ces exploitations vont donc se spécialiser et proposer une offre pour le circuit court. Cependant, une fois de plus, les décisions prises devront être mises en parallèle avec les choix des consommateurs.
Impossible de parler de 2024 sans s’arrêter également sur l’accord avec les pays du Mercosur. Si les conditions doivent encore être finalisées, d’un point de vue économique, comment voyez-vous ces échanges ? Et quel sera l’impact pour l’agriculture wallonne ?
D’un point de vue économique, celui-ci est bénéfique. Comme mentionné précédemment, nous sommes aujourd’hui confrontés à une diminution des flux commerciaux, et cet accord va permettre d’exporter des biens issus de l’industrie chimique, automobile… Inversement, il est évident que nous allons importer des produits agricoles en provenance de ces pays. Toutefois, la proportion que cela représente par rapport au volume global est infinitésimale, de l’ordre de 0,2 ou 0,3 %. Néanmoins, je comprends, et c’est là que le bât blesse, que le problème ne réside pas dans les quantités, mais bien dans la qualité et dans les pratiques de production de ces pays. Il n’est pas normal que l’Union européenne autorise l’importation de marchandises produites avec des intrants interdits chez nous. On doit respecter les mêmes règles. C’est sur ce point qu’il faut évoluer.
Le 20 janvier, Donald Trump prendra la présidence des États-Unis. Pouvez-vous nous expliquer quelles pourront être les conséquences sur notre territoire ?
Les premières mesures que Trump va prendre vont avoir un impact très positif sur la croissance américaine. C’est le cas de la baisse de l’impôt sur les sociétés de 21 % à 15 %, ou de la dérégulation (Ndlr : simplification de la réglementation applicable aux entreprises). À côté de cela, il va prendre des mesures inflationnistes comme arrêter le flux migratoire, alors que les USA font face à un problème de main-d’œuvre dans certains secteurs, et augmenter les tarifs douaniers. Cette hausse aura inéluctablement un impact sur l’Europe : il sera plus compliqué pour les entreprises européennes d’exporter vers les USA puisque les produits vont coûter plus cher. Il faut savoir qu’en Belgique, ce pays est notre 2e plus gros marché. Cela concerne particulièrement les secteurs chimique, automobile et agroalimentaire. Suite à la réélection de Trump, nous avons d’ailleurs revu les prévisions de croissance à la baisse. Alors qu’on attendait 1 % de croissance pour la Belgique en 2025, avec cette nouvelle présidence, ce chiffre passe à 0,6 %.
Outre cette actualité internationale, existe-t-il d’autres points d’attention pour le monde agricole pour cette nouvelle année ?
Oui : l’évolution des taux d’intérêt. Nous prévoyons une baisse de ces taux de la part de la Banque centrale européenne (BCE) en 2025. Ainsi, si le taux de dépôt est actuellement de 3 %, on s’attend à 2 % pour le milieu de l’année prochaine. Pour les agriculteurs avec des crédits à court terme à taux variable, c’est évidemment extrêmement intéressant. Toutefois, notons quand même que les taux d’intérêt de la BCE ne reviendront pas à la situation d’avant le Covid. Par ailleurs, les taux sur le long terme ne vont pas beaucoup bouger et resteront dans les niveaux actuels. Néanmoins, la bonne nouvelle est que ceux-ci ne vont plus remonter.
D’après votre expertise, 2025 apportera-t-elle d’autres bonnes nouvelles aux agriculteurs ?
Je pense que l’Europe s’est rendu compte que les normes qu’elle impose aux agriculteurs sont beaucoup trop lourdes, et a pris conscience de la nécessité de les limiter. Ce secteur sera probablement moins sous pression au niveau européen, avec une bureaucratie moins pesante. L’équipe politique en place en Région wallonne poursuit cette même logique. Il y a donc de l’espoir pour diminuer cette charge administrative, intenable actuellement.