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Le Comptoir forestier (Aye): garantir la diversité, gage de l’avenir de nos forêts

Diversifier les peuplements, tant sur les plans génétique que variétal, semble être une piste d’avenir face aux conditions changeantes dans lesquelles évoluent nos forêts. Fort de cette philosophie, le Comptoir forestier s’attelle à fournir aux professionnels des semences garantes de cette diversité, tout en s’assurant que leur provenance soit en adéquation avec les conditions rencontrées en Wallonie.

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À l’approche de Marche-en-Famenne, c’est un bâtiment que l’on ne peut rater lorsque l’on circule sur la Nationale 4, en provenance de Namur. Sous un dôme de verre et de bois, rappelant la forme d’une graine, se cache le Comptoir wallon des matériels forestiers de reproduction, mieux connu sous le nom de Comptoir forestier.

Le Comptoir forestier, véritable écrin de l’or vert de Wallonie.
Le Comptoir forestier, véritable écrin de l’or vert de Wallonie. - J.V.

À sa tête, Alain Servais détaille le rôle de cet étonnant lieu rattaché au Département de la Nature et des Forêts (DNF) : « Notre mission principale est de commercialiser des graines de haute qualité génétique, mais aussi et surtout d’origine garantie. Celles-ci sont récoltées partout en Wallonie, dans des peuplements agréés répondant à nos critères de diversité, avant d’être séchées, triées et stockées ici ». Le travail porte tant sur des espèces forestières feuillues (chêne sessile, châtaigner, hêtre, bouleau…) et résineuses (mélèze, épicéa, douglas…) que sur des espèces arbustives. Tout en étant tributaire du bon vouloir de la nature…

Il précise encore : « Nos clients, les pépiniéristes, achètent nos semences mais nous ne travaillons pas exclusivement pour eux. Nous devons également satisfaire les propriétaires forestiers qui, 10, 20 ou 30 ans après l’achat de plants, veulent voir se développer les arbres correspondant à leurs attentes et à nos recommandations ».

La diversité, source de résilience

« Depuis bientôt 30 ans, la diversité est le maître-mot de notre mission. La forêt constitue un écosystème complexe et multifonctionnel, dans lequel les sujets s’adaptent aux conditions pédoclimatiques rencontrées », poursuit-il. Et quoi de mieux, en matière d’adaptation, que de miser sur la diversité et la qualité génétique des semences ? « Au niveau européen, ce n’est que depuis peu que ce concept apparaît au cœur des stratégies déployées… Alors que la Wallonie en fait depuis longtemps un axe majeur de ses travaux. »

Si ce choix a été effectué dès 1995, année de naissance du Comptoir forestier, c’est pour plusieurs raisons. « Contrairement aux cultures agricoles, une forêt est mise en place pour plusieurs décennies. Un mauvais choix ne se remarquera pas dans l’immédiat mais se traduira, bien des années plus tard, par une potentielle perte de rentabilité du peuplement. Imaginez le résultat si les plants achetés étaient à orientation ornementale plutôt que forestière ? Où s’ils étaient adaptés à d’autres conditions que celles rencontrées en Wallonie ? » Ces questions permettent de comprendre, à elles seules, pourquoi une telle importance est accordée à la diversité génétique mais aussi à la provenance des semences.

1.000 graines, c’est autant de patrimoines génétiques pour assurer l’avenir de nos forêts.
1.000 graines, c’est autant de patrimoines génétiques pour assurer l’avenir de nos forêts. - J.V.

Ensuite, dans le contexte actuel de changements climatiques, disposer d’une espèce la plus diversifiée possible d’un point de vue génétique est un atout. Cela va lui permettre de mieux faire face aux aléas rencontrés au fils des années et des décennies. Voire au-delà pour les essences installées pour 100 ou 200 ans !

Alain Servais énonce une troisième raison : « Nous travaillons avec les connaissances actuelles, en espérant que nos choix soient les meilleurs possibles. Toutefois, des maladies ou des parasites pourraient apparaître dans le futur et nous conduire à revoir notre opinion sur certaines espèces. Encore une fois, diversifier permet de réduire les risques et ce, d’autant que l’on travaille à long terme ».

Dans la foulée, il recommande en parallèle de varier les méthodes de sylviculture ainsi que les modes de régénération des peuplements. De quoi permettre à la forêt d’assurer au mieux son avenir, tout en conjuguant ses rôles écologique, récréatif et de production de bois.

Un dictionnaire bien utile

Diversité ne se signifie pas pour autant origines multiples. Ainsi, l’immense majorité des semences commercialisées par le Comptoir forestier sont d’origine wallonne. « Pour certaines espèces, nous collaborons également avec l’Office national des forêts, notre homologue français, tout en nous assurant de leur adéquation avec les conditions wallonnes. » Inutile, en effet, de proposer une variété alpine aux forestiers liégeois, ardennais…

Un outil fort utile est également mis à disposition des propriétaires et gestionnaires : le « Dictionnaire des provenances recommandables ». Il liste, de manière non exhaustive, toutes les provenances (belges et autres) qui sont jugées recommandables par les Services forestiers de la Région wallonne. Son existence se justifie assez simplement : utiliser la meilleure provenance lors de la régénération d’une parcelle est gage d’une meilleure rentabilité, résultant elle-même d’une productivité, d’une adaptation et d’une résistance accrue.

Récolter, trier, stocker…

Si vendre des semences et en garantir l’origine et la traçabilité est une chose, encore faut-il d’abord disposer du matériel végétal en question.

La récolte des cônes de résineux se fait en grimpant dans les arbres. Pour les feuillus, deux techniques de collectes sont adoptées : par grimpe ou ramassage au sol (manuellement ou à l’aide de filets). « Notre équipe étant relativement petite, nous confions cette mission à d’autres professionnels, sous l’égide du DNF », livre Alain Servais. Les récoltes sont réalisées en automne sur un grand nombre d’arbres semenciers, au sein de plusieurs peuplements. Ceci dans l’objectif de garantir une large diversité génétique, on l’aura compris.

Chaque lot récolté est trié afin d’en éliminer les  impuretés.  Ensuite, les graines vides et pleines devront encore être  séparées.
Chaque lot récolté est trié afin d’en éliminer les impuretés. Ensuite, les graines vides et pleines devront encore être séparées. - J.V.

Une fois les travaux achevés, le matériel est acheminé vers le Comptoir forestier. S’ensuivent les étapes de séchage (naturel et/ou artificiel), séparation, extraction, nettoyage, triage… « Chaque espèce se caractérise par une méthode de préparation. Par exemple, les glands subissent un traitement spécial par trempage dans l’eau chaude à 41°C pendant 2h30 afin de détruire un champignon très nuisible à leur conservation. » Ces différentes étapes visent à maximiser tant la pureté des lots que leur taux de germination.

Les différents lots sont conservés en chambre froide. Encore une fois, chaque espèce se caractérise par des paramètres de conservation (température et période) qui lui sont propres. Les semences de résineux et de certains feuillus (aulne et bouleau, par exemple) sont dites « orthodoxes ». Elles peuvent être déshydratées et, ensuite, congelées durant plusieurs années.

À leur opposé, on retrouve les « récalcitrantes » qui sont, entre autres, les graines du chêne, de l’érable, du châtaignier… Leur stockage présente un défi plus grand, car elles ne se conservent que quelques mois. Ce qui peut poser problème : les stocks disponibles ne correspondent pas nécessairement aux besoins des forestiers.

Les graines sont conservées en chambres froides,  selon des paramètres propres à chaque espèce.
Les graines sont conservées en chambres froides, selon des paramètres propres à chaque espèce. - J.V.

Avant la vente, des tests de levée de dormance et de germinations sont effectués. D’une part, ils permettent de confirmer la viabilité des lots. D’autre part, ils sont destinés à guider les pépiniéristes qui assureront la production de plants, eux-mêmes commercialisés aux propriétaires forestiers.

« Tout au long du processus, de la récolte à la vente, l’identification et la traçabilité des lots sont assurées », complète le responsable du Comptoir forestier. Il est donc possible, en permanence, de remonter jusqu’à la parcelle d’où sont originaires les semences et les plants qui en découlent.

Selon ce que la nature produit

Le Comptoir forestier édite chaque année, à l’intention des pépiniéristes, un catalogue listant les espèces mises en vente. Il en compte actuellement 32, à égale répartition entre feuillus et résineux. On y trouve aussi une vingtaine d’espèces arbustives. Mais toutes ne sont pas disponibles en quantité constante.

Et Alain Servais d’insister : « Nous sommes tributaires de ce que nous offre la nature. Certaines espèces ne se reproduisent pas deux années consécutives, ce qui réduit les potentiels de récolte. Les aléas climatiques pèsent également sur les peuplements dans lesquels nous prélevons les graines ». C’est d’ailleurs le cas cette année. Le printemps, froid et humide, n’a pas été propice aux pollinisations, ce qui se répercutera sur les fructifications. Cela se traduira, in fine, dans les quantités récoltées à l’automne prochain…

Le cas du chêne sessile illustre également cette situation. Outre des difficultés de conservation, telles qu’évoquées ci-dessus, les bonnes glandées ne s’observent plus qu’une année sur quatre. « Si la nature ne nous donne pas davantage de glands, il nous est impossible de satisfaire la demande… »

On pourrait croire que la situation est plus commode pour les espèces que le Comptoir entrepose facilement. Cependant, là aussi, les aléas climatiques pèsent sur les quantités disponibles. « Il nous est parfois difficile de reconstituer les stocks », confirme M. Servais.

En trente ans, la nature s’est toutefois montrée généreuse. Depuis sa création, le Comptoir forestier a écoulé 75 t de graines de feuillus et 5 t de semences de résineux, soit une production potentielle de plants permettant de repeupler une superficie estimée à 82.000 ha environ.

Jérémy Vandegoor

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