Christophe Hansen, un homme de terrain et de consensus à l’Agriculture
Adoubé par ses anciens pairs à l’issue d’une audition maîtrisée de bout en bout, le commissaire désigné à l’Agriculture a convaincu sur de nombreux dossiers. Il aura sans doute moins rassuré dans son approche pragmatique des accords de libre-échange, au premier rang desquels figure celui qui risque d’être bientôt ratifié avec les pays du Mercosur. Fin connaisseur du secteur agricole dont il est issu, ses qualités humaines, son sens du dialogue et du consensus devraient redonner un nouveau souffle à un portefeuille communautaire clef.

Le Luxembourgeois n’est pas un novice au sein de la bulle européenne, loin s’en faut.
Après avoir travaillé à la Chambre de commerce du Luxembourg à Bruxelles et au Comité économique et social européen (Cese), il a effectué deux mandats d’eurodéputé dans les rangs du PPE où il s’est attaqué à de nombreux dossiers clefs au niveau agricole. Citons, parmi ceux-ci, la réforme de la Pac, le développement des plans stratégiques nationaux, mais aussi la déforestation importée et l’immense chantier de la réciprocité des normes.
L’ombre du cadre financier pluriannuel
Devant ses anciens collègues, le Luxembourgeois a assuré sur les sujets phares liés à la Pac, dont il souhaite une plus grande flexibilité, afin de refléter la diversité des États membres, et sur l‘aide au revenu agricole.
Le soutien via la Pac reste, pour lui, un élément crucial qui rémunère les agriculteurs pour des services écosystémiques qu’ils réalisent et compense le travail qu’ils exécutent dans des zones présentant des difficultés naturelles.
Christophe Hansen s’est montré très attentif à ce que les agriculteurs ne soient pas contraints de vendre systématiquement leurs produits à des prix inférieurs au coût de revient. Il souhaite le renforcement de leur position et de leurs capacités de négociation face aux grands groupes. Il a évoqué la nécessité de soutenir la compétitivité de l’ensemble des maillons de la chaîne, celle d’investir dans la recherche et dans l’innovation, y compris dans les exploitations, et cité les notions de biocontrôle et d’agriculture de précision.
Mais pour financer cela, il faudra un budget à la hauteur. L’enveloppe dont bénéficiera la Pac dans le prochain cadre financier pluriannuel 2028-2034 est le sujet sur lequel le futur commissaire a été le plus sollicité par les parlementaires. Pour le futur cadre financier, il ne peut que promettre, mais sans garanties sur le résultat, de se battre pour le maintien à son niveau actuel d’une enveloppe dédiée pour la Pac.
Redistribution des aides et convergence des niveaux de soutien
Il a toutefois prévenu qu’il ne serait pas le seul capitaine à bord. En revanche, il estime pouvoir, sans attendre les propositions de budget post-2027, trouver de l’argent « là où il y en a », c’est-à-dire du côté du Fond de transition juste et de la Banque européenne d’investissement (voir Le Sillon Belge du 7 novembre, p. 2) pour combler le fossé d’investissement du secteur, notamment en matière d’innovation.
Une manière aussi de préparer le secteur à des coupes budgétaires lorsque la proposition de cadre financier pluriannuel sera mise sur la table en fin d’année prochaine.
Autres sujets budgétaires : la redistribution des aides vers les plus petites exploitations et la convergence des niveaux de soutiens entre États membres. Sur ces deux points, Christophe Hansen convient qu’il « faudra aller un peu plus loin » sans pour autant prendre d’engagements fermes.
Il n’est pas opposé à l’idée d’un plafonnement mais rappelle que ce sont les États membres qui l’ont jusqu’à présent bloquée. « Il faut aussi un certain niveau de dégressivité » une fois passé un seuil mais pas une mesure unique qui s’applique de manière uniforme à tout le monde, ajoute-t-il. Pour la convergence, la situation est la même : les clefs sont entre les mains des États membres.
Le Mercosur, le caillou dans la chaussure
En bon libéral qu’il est, le futur commissaire estime que le commerce mondial est important pour la compétitivité du secteur agroalimentaire européen. Pour l’illustrer, il a souligné le record absolu des exportations agricoles de l’UE en 2023 qui tutoie les 230 milliards €.
« Pouvoir exporter constitue un atout pour notre agriculture européenne. Nous devons conclure des accords avec des pays tiers, ils sont aussi dans l’intérêt de nos agriculteurs » a réagi M. Hansen à l’interpellation d’un député.
« Évidemment, il y a des secteurs qui sont très exposés, notamment parce que les marges actuelles sont déjà minimes et parce que des produits moins chers sont importés. Il faut donc effectivement que l’on regarde très attentivement ce qui va être négocié et ce qui est en train d’être négocié, à savoir ce protocole additionnel au Mercosur » a avancé M. Hansen qui a avoué ne pas encore l’avoir consulté.
Il a assuré qu’il devrait être analysé en détail mais s’est empressé d’ajouter que ce sera le travail et le devoir du parlement de le faire et de prévoir les arguments nécessaires pour le ratifier ou non.
La viande brésilienne déjà sur le marché européen
Le Luxembourgeois a précisé que l’on importait déjà sur le marché européen quelque 200.000 t de viande bovine en provenance du bloc du Mercosur, malgré l’absence d’accord.
« Je ne sais pas si les négociations iront à leur terme ou pas. Mais cette viande-là est déjà sur nos marchés » a-t-il indiqué avant d’insister sur l’importance du contrôle des normes sanitaires. « Nous avons eu le cas de viandes bovines provenant du Brésil, où des hormones avaient été administrées aux vaches. Il faut que nos contrôles soient efficaces, parce que de tels produits ne sont pas conformes à notre production européenne et n’ont pas le droit de pénétrer le marché européen » a-t-il tenté de rassurer.
Sans réellement convaincre de nombreux députés « agricoles », bien conscients que le futur commissaire ne s’est jamais opposé à la ratification de l’accord avec le bloc sud-américain.
L’Ukraine, l’éléphant dans la pièce
Si les questions relatives à la possible ratification de l’accord avec les pays du Mercosur ont été le caillou dans la chaussure du prochain commissaire à l’Agriculture, le futur élargissement de l’UE à l’Ukraine est, comme le disent communément les Britanniques, un éléphant dans la pièce. Et c’est le Belge Wouter Beke qui a mis le doigt sur un sujet qui fait, lui aussi, trembler le secteur agricole.
Une peur ô combien justifiée. Car l’Ukraine possède un immense potentiel agricole qui équivaut à un tiers de la production européenne. Il s’agit d’une gigantesque machine de production, d’une centrale agricole qui pourrait rejoindre l’UE. C’est dire s’il convient de s’y préparer correctement.
Pour Christophe Hansen, ce « rapprochement doit s’accompagner d’un alignement des normes de production ». Pourtant, cette perspective inquiète au plus haut point les agriculteurs européens. Mi-octobre, on apprenait que la Roumanie avait ajouté les œufs et la viande de volaille originaires d’Ukraine à la liste des produits nécessitant une licence d’importation. Une décision justifiée par la colère des éleveurs en raison des coûts et des conditions de production ukrainiens très en-deça des standards roumains.
Une situation qui n’est pas sans rappeler les restrictions imposées aux céréales ukrainiennes mises en place en 2023 par certains États membres limitrophes de l’Ukraine (Pologne, Roumanie, Hongrie, Slovaquie, Bulgarie) pour tenter de juguler la forte hausse des importations.
En juillet, puis en août, la commission activait elle-même le « frein d’urgence » pour les importations de gruaux et de miel ukrainiens, un dispositif automatique dans le cadre des mesures commerciales autonomes en vigueur depuis le mois de juin et qui expireront en juin 2025.
« Le futur élargissement ne se fera pas en un ou deux ans, Il faut d’abord que la guerre soit terminée, puis que les procédures d’alignement soient mises en œuvre sans oublier les différents chapitres auxquels l’Ukraine devra se conformer pour l’adhésion» a prévenu le Luxembourgeois, assurant que « nous ne ferons pas d’exception à cet égard ».
Les femmes, une opportunité pour le secteur agricole
Contrairement à son prédécesseur, le futur commissaire a démontré une réelle profondeur de vision du secteur englobant l’ensemble de la chaîne agroalimentaire, notamment les nombreuses petites et moyennes entreprises qui travaillent les productions agricoles et font aussi face à des défis similaires à ceux des agriculteurs.
On aura en tout cas noté, au fil de ses réponses, son intention de s’appuyer sur la notion de durabilité, qu’elle soit économique, environnementale et sociale.
S’il a longuement évoqué la thématique du renouvellement générationnel, il n’a pas oublié de parler des femmes en agriculture, qu’il considère comme « une énorme opportunité pour le secteur » en regrettant qu’elles ne soient pas assez nombreuses.
Moins d’un tiers des exploitations sont dirigées par des femmes, lesquelles rencontrent systématiquement plus de difficultés que leurs homologues masculins. Elles peinent davantage, parfois à l’instar des jeunes agriculteurs, à accéder aux investissements et aux prêts des banques.
M. Hansen a proposé de s’inspirer de ce qui existe dans certains États membres pour les aider à embrasser une carrière dans le secteur agricole. Il a cité l’Irlande et l’Espagne où les femmes bénéficient d’un soutien plus important lorsqu’elles débutent en tant que jeunes agricultrices afin de s’installer.
La délicate question du taux de suicides des agriculteurs