«Qui détient les semences détient la vie… et l’économie»
Printemps, sa timidité aimantée, ce ciel gorgé de bleus, ce jour où la vie nous rend distrait, il mêle du rire et de la gravité au cœur nu de la vie. À Assesse, par ce temps tentant désaxé de lumières, c’est chez Semailles que plusieurs acteurs ont lancé, le 20 mars dernier, « Des semences aux légumes », un collectif composé de semenciers, multiplicateurs et maraîchers qui produisent des légumes issus de la biodiversité cultivée.

Tous ont partagé le chemin qui les amène à s’engager dans cette nouvelle aventure dont la trajectoire revisite le passé pour proposer des variétés de légumes reproductibles offrant des capacités adaptatives au changement climatique.
Une filière née sur base d’un quadruple constat
Pour justifier et étayer leur démarche, les promoteurs du nouveau collectif sont partis d’un quadruple constat qui a été développé par Corentin Hecquet, universitaire et chargé de projet au RMRM (Réseau Meuse Rhin Moselle) pour les semences paysannes et citoyennes, lequel appuie la mise en place de la filière en partenariat avec le parc naturel Cœur de Condroz.
Le RMRM a la spécificité de mettre en réseau les acteurs actifs dans la sauvegarde et la promotion de la biodiversité cultivée à l’échelle de son territoire. Fondé en 2018, il se compose d’une série d’associations particulièrement dynamiques en Wallonie, telles que Nature & Progrès, le MAP, BioWallonie, Hortiforum, Li Mestère, Les jardins de Catherine…
Le premier constat pointe le modèle productiviste qui a dégradé les sols, pollué les nappes phréatiques et réduit la biodiversité. Une tendance par rapport à laquelle la Fao tirait déjà la sonnette d’alarme dès le mitan des années 80.
À cela vient se greffer la problématique de la main-d’œuvre en maraîchage et la vulnérabilité de cette filière face à la fermeture des frontières et la pénurie de travailleurs saisonniers. Une situation mise en lumière lors de la crise sanitaire.
M. Hecquet a ensuite mis en cause la désappropriation des semences qui risquent d’être déconnectées de leur réalité pédoclimatique si elles cessent de cohabiter avec leur milieu et le maraîcher qui les utilisent. Or, seules les semences enregistrées au catalogue peuvent circuler entre professionnels. Pour être enregistrées, elles doivent correspondre aux normes de Distinction, Homogénéité et Stabilité (DHS), un référentiel qui favorise la sélection la multiplication et la culture de variétés dont les individus sont tous semblables les uns aux autres.
Leur troisième constat porte sur la demande des citoyens de pouvoir consommer des produits locaux. Or, « les semences, sont le parent pauvre quand on évoque une filière locale » regrette Corentin Hecquet
Le dernier constat a trait au Condroz namurois, un territoire propice à ce type de projet puisqu’outre Semailles, il compte quelques acteurs de renom en matière de semences tels Anthésis et Kokopelli mais aussi « Au cœur du pain » , une filière locale complète, de la sélection des semences à la commercialisation du pain.
« On peut dire que le parc naturel cœur de Condroz est l’épicentre de la production de semences qui favorisent la biodiversité » synthétise le chargé de projet au sein du RMRM.
« Koal Kozh », une inspiration bretonne
Les initiateurs se sont inspirés de l’association bretonne « Koal Kozh » (jeu de mot faisant notamment référence à une spécialité culinaire traditionnelle) lié à la promotion et au développement de l’agriculture régionale, en particulier à travers la production de semences paysannes.
Elle vise à préserver la biodiversité agricole, redonner de l’autonomie aux agriculteurs et aux jardiniers, et promouvoir des pratiques agricoles plus respectueuses de l’environnement. Tout comme « Des semences aux légumes », le collectif français participe à la relance de certaines variétés de légumes, de fruits, et de céréales qui étaient autrefois cultivées en Bretagne. On trouve, par exemple, dans leur grainothèque, du pourpier, de la poire de terre, de la blette…
Importance de l’ancrage territorial de la biodiversité
Les acteurs du projet wallon n’ont rien laissé au hasard en amont de leur démarche, fruit d’une réflexion au long cours.
Ils ont pu bénéficier, en 2021, d’une subvention de la région wallonne dans le cadre des projets « Relocalisation ». En partenariat avec le CTH (centre technique horticole) de Gembloux, ils ont également réalisé une mise en culture et une vitrine de légumes (poireaux, oignons, carottes, laitues…) suivies d’une dégustation à l’aveugle.
Des opérations qui ont permis d’affiner leur objectif. Celui de développer sur ce territoire une filière complète allant des semences aux légumes, de favoriser la biodiversité et de mettre les différents acteurs en réseau.
« Nous n’avons pas souhaité nous lancer dans un grand projet régional, nous voulons d’abord expérimenter un projet local tant au niveau cultural que social » a précisé M. Hecquet avant d’ajouter qu’un essaimage était bien entendu envisageable à terme.
Semailles et Anthésis, moteurs du collectif
Ancré dans une production régionale, Semailles, qui a commencé ses activités en 2000, fait partie intégrante du collectif. Cet artisan semencier s’inscrit dans la préservation et la transmission de semences bio et reproductibles. Il produit lui-même une partie de semences et fait appel pour l’autre à des multiplicateurs comme Anthésis, le CTH de Gembloux ou des producteurs situés dans les Hauts-de-France, mais aussi des semenciers bio étrangers (Sativa, Bingenheimer…).
« Notre objectif est de pouvoir offrir un catalogue comprenant aujourd’hui plus de 850 références produites le plus localement possible » a déroulé Antoine de Thibault, l’un des gérants de l’entreprise familiale qui génère, chaque année, entre 140 et 160 variétés différentes.
Partenaire privilégié de Semailles, c’est donc logiquement qu’Anthésis s’est inscrit dans la dynamique du nouveau collectif. Pour Benoît Delpeuch, cofondateur de la petite société agricole, « retracer le chemin de la semence aux légumes est très motivant ».
Et d’ajouter que « cela paraît simple, mais il s’agit en fait d’un parcours qui vise à préserver des variétés locales, à se réapproprier le savoir-faire qui permet de les multiplier ». Anthésis multiplie par exemple des haricots pour Semailles, notamment le « Roi des Belges » (une variété ancienne de haricot nain mangetout) et le « Coco rose de la Meuse ».
La carotte rouge sang et l’oignon rouge de Huy en vedette
Ils sont quelques maraîchers à être convaincus par la démarche du nouveau collectif. Parmi ceux-ci, Benoît Redant, membre du collectif, qui travaille en traction animale. Sa petite entreprise de maraîchage « As veyou l’porê » pratique la vente directe sur le marché de Huy. Avec sa compagne, il vise la réduction de ses coûts énergétiques en réduisant le transport entre son étal et le champ.
Des semences qui viennent du Chili, d’Asie, d’Afrique, voire de la périphérie bruxelloise, très peu pour lui. Il fait partie de ceux qui ont participé à la sélection de légumes au CTH. C’est donc naturellement qu’il propose à la vente le fruit des essais réalisés à Gembloux.
Il s’agit de la carotte rouge sang qui a remporté haut la main le test de dégustation. Cette variété ancienne d’origine nantaise à la peau violette trouvera, selon M. Redant, « facilement sa place dans les sols condruziens ».
L’attrait pour cette variété prend tout son sens quand on apprend que la mouche de la carotte, qui constitue l’un des gros points noirs en maraîchage bio, est attirée par la couleur orange. Or, le collet violet de la carotte rouge sang a l’avantage de ne pas attirer cet insecte ravageur.
Le maraîcher cite aussi l’oignon rouge de Huy, plat et de beau calibre, réputé pour sa saveur douce et légèrement sucrée, ainsi que sa texture tendre. Ces deux légumes étaient déjà disponibles chez Semailles et cultivé dans le cadre du projet « Biodimestica » dédié au patrimoine fruitier et légumier des Hauts-de-France et de Wallonie.
Respect de la charte et du cahier des charges
Troisième légume mis en avant et adopté par le collectif, le poireau géant des Vennes (qui tire son nom d’un quartier de Liège), variété ancienne et rustique réputée pour sa taille impressionnante et sa résistance aux maladies. Il est particulièrement apprécié pour sa longue tige blanche et charnue, ainsi que son feuillage vert foncé.
Enfin, le haricot le haricot argus, très populaire dans les années 70 et apprécié pour sa robustesse, son croquant et sa saveur, fait également partie du catalogue du projet « Des semences aux légumes ».
Pour les promouvoir, les chevilles ouvrières du collectif ont développé des outils de communication sous forme de visuels (affiches de présentation et autocollants) à apposer sur les étals des maraîchers qui s’inscrivent dans les termes de la charte et respectent le cahier des charges du label « Des semences aux légumes ».
L’intention de la filière est de faire progresser la démarche de chacun dans son approvisionnement en semences, mais aussi de sensibiliser les consommateurs aux anciennes variétés dont les calibres s’écartent des formats standards que l’on retrouve en grandes surfaces.
Une philosophie qui s’articule autour de cinq valeurs
Le collectif a déjà été à la rencontre des autres maraîchers du territoire afin de faire connaître le projet, le faire grandir et le pérenniser. Mais aussi mettre en lien toutes les bonnes volontés comme le souligne Corentin Hecquet qui se définit comme « un rassembleur ».
La philosophie de la nouvelle filière s’articule autour de cinq grandes valeurs que sont la biodiversité, l’ancrage local, le renforcement de l’autonomie, la valorisation de ses acteurs qui fédère des professions (semenciers, producteurs de plants, maraîchers, transformateurs, distributeurs). Enfin, elle vise une contribution à une alimentation saine et nutritive en proposant une série de légumes.