Mercosur : le secteur agricole, entre colère et désespoir
Accord conclu. L’UE et les pays du Mercosur ont finalement annoncé, le 6 décembre dernier, être parvenus à un accord sur le traité de libre-échange, en pourparlers depuis 25 ans. Alors que les agriculteurs wallons bloquaient les axes routiers pour faire entendre leur mécontentement à la classe politique, la présidente Ursula von der Leyen scellait triomphalement, en Uruguay, la fin des négociations. Comme un ultime pied de nez au secteur agricole européen.

Pour sûr, certains pans de l’industrie du Vieux Continent peuvent se frotter les mains quand on apprend que les exportations de véhicules et de pièces pourraient, par exemple, bondir de 114 %.
Les chiffres des augmentations des exportations pour les autres industries sont tout aussi éloquents : 47 % pour les produits pharmaceutiques et chimiques, 149 % pour le matériel électronique, et même 424 % pour les textiles et les vêtements.
Cet accord est d’une « valeur inestimable non seulement sur le plan économique, mais aussi stratégique », s’est, pour sa part, esbaudi la Fédération des entreprises de Belgique (Feb). Et d’oser qu’il « ouvre des perspectives cruciales en matière de durabilité et de protection de l’environnement ».
Le cynisme d’Ursula von der Leyen
L’agriculture européenne est à des années-lumière de partager cette euphorie. « À nos agriculteurs : nous vous avons entendus, nous avons écouté vos préoccupations et nous agissons en conséquence », a pourtant indiqué, sans ciller, Ursula von der Leyen juste après l’annonce de l’accord.
Un discours qui a été relayé par plusieurs représentants de la commission lors d’un briefing technique à destination de la presse, organisé vendredi dernier en fin de journée.
Dans les faits, le texte est le même qu’en 2019 au niveau agricole. Si l’agriculture sert en général de variable d’ajustement dans de nombreuses négociations commerciales où des concessions sont souvent accordées en dernière minute, la commission s’est défendue de l’avoir utilisée dans le cadre des discussions avec les pays du Mercosur.
Preuve en est, a développé un représentant de l’Exécutif européen, « la commission n’a pas bougé sur les questions agricoles au cours de ces dernières années ». Et d’ajouter que « les pays du Mercosur devront se conformer à des normes additionnelles, notamment dans le cadre du règlement sur la déforestation, pour pouvoir se mettre en condition de bénéficier des quotas qui ont été accordés en 2019 pour certains produits comme la viande bovine ».
On rappellera que sur le bœuf, justement, l’une des filières qui se sent concernée au premier chef, le quota d’importation est fixé à 99.000 t annuelles, soit 1,6 % de la consommation européenne, dont près de la moitié sous forme surgelée.
Mais la commission se veut rassurante. L’un de ses représentants a insisté sur le fait que par rapport au texte de 2019, celui de 2024 fait de l’accord de Paris « un élément essentiel de la relation UE-Mercosur ». Cela signifie que des avantages commerciaux pourront être suspendus « si l’une des parties enfreint gravement l’accord de Paris ou décide de s’en retirer ».
La commission met en avant un résultat « équilibré » entre les intérêts agricoles offensifs et la protection des produits sensibles. Elle considère disposer des assurances selon lesquelles « les marchés agricoles sensibles ne seront pas perturbés » grâce à un « accès additionnel limité » aux produits (représentant un faible pourcentage de la consommation), une « ouverture progressive » des volumes des contingents tarifaires et des mesures de sauvegarde bilatérales qui pourront s’activer en cas de hausse des importations ou « en cas de risque avéré ».
Quelle fiabilité pour les contrôles ?
Nous avons appris qu’un récent audit sur la filière exportatrice de volaille avait révélé des insuffisances en matière de surveillance et de réactivité en cas d’épizootie tandis qu’un autre venait d’annoncer des failles dans les contrôles de la viande bovine au Brésil.
Alors que nous le questionnions sur la fiabilité des contrôles, le représentant de la commission a assuré que ceux-ci allaient non seulement être encore plus pointus, mais aussi redoubler d’intensité. « Le fait que l’on mette au jour des dysfonctionnements permettant à nos services d’intervenir, est le signal du bon fonctionnement du système européen, lequel nous offre l’assurance qu’un produit qui rentre dans l’UE est sûr en matière d’éventuels risques sur la santé de nos consommateurs ».
Dans le cas contraire, la commission a assuré qu’il y aurait arrêt des exportations, le temps de la mise en conformité des produits dans le pays concerné. Elle a aussi affirmé que « les normes européennes en matière de santé et d’alimentation restent intouchables ».
Suspense sur la forme juridique de l’accord
La commission doit encore statuer sur la forme juridique que revêtira l’accord, ce qui déterminera le processus de ratification. Un accord mixte (commercial et d’investissement) devrait être ratifié par les parlements de tous les États membres. Mais la solution juridique de le scinder en deux permettrait de ne passer que par le parlement européen. Une perspective qui fait déjà bondir les syndicats agricoles wallons.
À l’instar de la Fédération des jeunes agriculteurs (Fja), la Fugea ne compte pas en rester là. « Il fallait stopper les négociations. Voir la commission européenne finaliser un tel accord est une gifle pour les agriculteurs et agricultrices ». Le syndicat appelle le gouvernement « à s’opposer à la scission de l’accord, pour s’assurer que les parlements nationaux auront leur mot à dire et à rejoindre la minorité de blocage au sein du conseil ».
Au niveau européen, le Copa-Cogeca dénonce un accord « qui aura de lourdes conséquences sur l’agriculture familiale dans toute l’Europe » et regrette « le message envoyé par le nouveau collège des commissaires au secteur agricole européen, seulement six jours après leur entrée en fonction ».
Un sentiment partagé par la Coordination européenne Via Campesina qui estime que « la signature de l’accord UE/Mercosur est un manque total de respect envers les agriculteurs ».