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Les agriculteurs sont des victimes de «l’effet tapis roulant»

Passionné depuis toujours par le monde agricole où il n’a pourtant aucune attache familiale, Etienne Verhaegen en a développé une large connaissance tant sous nos latitudes que sous celles de l’Afrique et de l’Asie du Sud-Est. Cet ingénieur agronome diplômé de l’UCL s’est mis avec passion au service de l’agriculture et de ses acteurs tout au long d’une carrière professionnelle particulièrement riche. C’est à la Rédaction du Sillon Belge qu’il s’est posé pour en partager quelques moments forts.

Temps de lecture : 10 min

Nom et visage bien connus du monde agricole, il a suivi au plus près les avancées, difficultés et autres soubresauts d’un secteur en proie à de constantes évolutions au fil des dernières décennies.

Etienne Verhaegen, d’où vous vient cette passion pour l’agriculture ?

J’ai toujours eu une profonde attirance pour le secteur agricole, son lien à la terre, c’est un élan que j’avais en moi. Devenir ingénieur agronome était donc un choix évident. Je me suis orienté vers l’agronomie des régions tropicales et j’ai eu la chance de partir très rapidement en Afrique centrale. J’ai travaillé notamment dans le domaine des organisations paysannes et sur différentes problématiques foncières. Au Burundi par exemple, je me suis attaché à défendre les pratiques traditionnelles et les stratégies paysannes, en allant un peu à l’encontre des injonctions de modernité de l’époque qui poussaient les agriculteurs à développer les monocultures et autres cultures d’exportations.

Qu’avez-vous fait à votre retour en Belgique ?

J’ai travaillé pendant plusieurs années comme chercheur au sein du Centre d’Études du développement à l’UCL, toujours en rapport avec les pays du sud. J’ai ensuite développé différents projets de recherche ancrés au sein du Centre d’économie agricole (CEA) qui dépendait alors du ministère fédéral de l’Agriculture. Au moment de la régionalisation, on m’a proposé de développer la matière relative aux comptes agricoles et le suivi des prix et des marchés au sein de Statbel. Nous étions en 2002 et c’est ainsi que je suis entré au SPF Économie où j’ai été d’abord en charge des statistiques agricoles relatives au volet économique.

J’ai aussi gardé une attache à l’UCL comme professeur invité.

Quels ont été les dossiers les plus importants que vous ayez dû traiter au sein du SPF Économie ?

Je dirais spontanément qu’il s’agit de la simplification administrative en 2010. Nous travaillions principalement pour Eurostat afin d’appliquer la réglementation européenne qui prévoyait des enquêtes agricoles structurelles à raison de trois fois tous les dix ans contre… une par an en Belgique. Le gouvernement a décidé d’alléger la charge en utilisant les bases de données administratives (déclarations Pac, Sanitel, Onss). Pour les enquêtes, nous nous sommes dès lors concentrés sur des volets qui n’étaient pas couverts par ces bases administratives, en nous orientant vers des questions relatives à l’environnement, les pratiques de lutte contre l’érosion, l’utilisation des pesticides… C’est dire que nous avons donc dû entièrement reconstruire un système qui était en place depuis plus de 30 ans.

Quel a été le bénéfice de cette simplification pour vous et pour les agriculteurs ?

Il faut savoir que 80 % de la charge d’enquête a été éliminée en l’espace de trois ans par rapport à ce qui se faisait depuis 1980. Cela a constitué un défi majeur pour nous car il a fallu continuer à garantir les mêmes qualité et fiabilité de l’information à nos clients que sont les régions et d’autres acteurs institutionnels comme la Banque nationale mais aussi la Commission, qui est une grande utilisatrice des données fournies par Statbel. Cela a été un gros progrès pour les agriculteurs. Ils doivent désormais répondre tous les trois ou quatre ans, électroniquement, à certaines questions relatives notamment à la main-d’œuvre.

La position des agriculteurs dans la chaîne agroalimentaire est un immense chantier auquel s’est attaqué le SPF. Comment avez-vous été amené à travailler dans ce domaine ?

J’ai quitté Statbel en 2017 pour passer à la direction générale de l’analyse économique et de l’économie internationale. J’ai travaillé au sein de l’Observatoire des prix dont l’une des tâches principales consiste à comprendre la répartition des marges entre les trois principaux maillons que sont les producteurs primaires, les secteurs de la transformation et de la consommation. Nous avons également mené des études ciblées sur les filières de la pomme de terre, du lait, des viandes bovine et porcine. J’ai ensuite élargi mon champ d’investigation pour m’impliquer davantage, avec l’appui de la Direction de la réglementation économique, dans la question des relations contractuelles entre les agriculteurs et les autres maillons de la chaîne agroalimentaire.

C’est donc à ce moment-là que vous vous impliquez dans la réalisation d’un « code de bonne conduite » ?

Tout à fait. Je suis devenu responsable, à la demande de Belpotato.be qui avait sollicité l’aide du SPF Économie, du groupe de travail consacré à la réalisation d’un code de conduite pour les relations contractuelles au sein de la filière de la pomme de terre. Même s’il existe d’autres accords en Belgique, le code de bonnes pratiques de Belpotato.be est le seul à ce jour qui vise à couvrir et à régler de manière relativement large les aspects liés à la relation contractuelle.

Où en est, en ce début 2025, ce code de conduite ?

Après une première mouture en 2021, une version élargie du code a été signée le 25 novembre dernier dans le cadre du salon Interpom. C’est un vade-mecum très clair et un document équilibré pour toutes les parties. C’est pour cette raison qu’il aura fallu quatre ans de difficiles négociations pour aboutir au résultat final. On peut dire que la filière de la pomme de terre fait office de pionnière, elle a su rassembler autour de la table les industriels et négociants représentés par Belgapom, les syndicats agricoles, les cellules d’appui. Tous se sont parlé et ont pu exposer leurs difficultés et contraintes auxquelles ils étaient confrontés. Ce code fait réellement figure d’exemple même s’il est encore incomplet. Loin d’être un aboutissement, il s’agit, pour moi, d’une dynamique en marche qui doit encore évoluer car certains aspects ne sont pas encore pris en compte, comme la négociation des prix.

Ce type de code est-il transposable à d’autres filières ?

Oui, bien sûr. Pas tel quel évidemment, chaque filière ayant ses propres modes de fonctionnement, mais certainement dans l’esprit. Des initiatives sont d’ailleurs en train de se mettre en place au niveau de la viande bovine.

L’UE s’attaque aussi aux pratiques commerciales déloyales. Quel a été le rôle du SPF Économie dans la transposition de la directive UTP (Unfair Trade Pratices) pour protéger les agriculteurs ?

C’est le SPF Économie qui a traduit la directive en droit belge il y a quatre ans. Elle comprend une liste noire avec les pratiques qui sont systématiquement interdites et une liste grise qui recouvre les pratiques interdites sauf en cas d’accord explicite entre les deux parties. Contrairement au code de conduite où l’on essaie de trouver un partage dans la répartition des risques, la directive UTP agit telle une protection du maillon le plus faible.

Qu’a mis en place la Belgique pour venir en aide à ses agriculteurs ces derniers mois ?

Tant au niveau fédéral qu’au niveau régional, différentes mesures ont été prises. Notamment à la suite du travail d’une Task force agroalimentaire mise en place par le gouvernement fédéral et le SPF Économie dans la foulée de la colère des agriculteurs au début de l’année dernière.

Trois groupes travail ont été créés dans la task-force. Le premier dédié à la sensibilisation du consommateur à l’achat de produits locaux, le second au pôle juridique qui a élargi les listes noire et grise de la loi UTP. La législation belge a été encore plus loin dans la protection des agriculteurs que la directive européenne. En ce qui concerne plus directement les agriculteurs, deux pratiques déloyales ont été introduites dans la liste grise. La première établit l’interdiction de la vente à perte au niveau de l’agriculteur. Cela signifie qu’un acheteur ne peut imposer un prix qui ne couvre pas les coûts de production de l’agriculteur. C’est quand même la première fois que l’on indique qu’un agriculteur a le droit de ne pas vendre à perte. La seconde porte sur la prise en compte du principe d’imprévision qui existe dans le code civil. Cela signifie que l’agriculteur peut exiger une renégociation des conditions de livraison de sa production dans le cas où il prouverait que le respect des conditions contractuelles est trop lourd économiquement pour lui.

J’ai particulièrement été impliqué au niveau du troisième groupe qui travaille sur la transparence et sur la question, ô combien épineuse, de l’interdiction de vente à perte.

Mais comment l’appliquer concrètement sur le terrain ?

Bien que symboliquement très important, c’est un principe qui, à ce stade de la dynamique, est encore plutôt théorique et fort complexe à opérationnaliser. Le SPF Économie travaille donc au développement d’indicateurs de rentabilité par filière. Ils sont définis sur base, entre autres, des données fournies par les comptabilités agricoles régionales. Il faut souligner que ce travail est collectif, il est réalisé au sein d’un groupe de travail qui réunit des représentants des principaux acteurs des filières, de mêmes que les administrations fédérales et régionales concernées et d’autres institutions liées à l’agroalimentaire. Actuellement, c’est le travail sur les indicateurs dans le secteur de la production viandeuse qui est le plus avancé. Nous avons distingué trois types d’activités pour la viande porcine (naisseurs-éleveurs, engraisseurs, circuit fermé) et deux types pour le secteur de la viande bovine. Celles des éleveurs-naisseurs, qui concernent plutôt les agriculteurs wallons, et celles des engraisseurs qui s’appliquent davantage au nord du pays. À côté d’indicateurs structurels établis sur base annuelle, le SPF et son groupe de travail développent des indicateurs conjoncturels montrant la volatilité mensuelle de la rentabilité au cours des derniers mois en intégrant l’évolution des indices de prix des différents coûts et revenus. Et cette année, le SPF va s’attacher au développement des indicateurs pour les productions végétales.

Le SPF a-t-il enregistré de nombreuses plaintes d’agriculteurs qui auraient été lésés depuis la mise en œuvre de la directive dans notre pays ?

À ce jour, très peu de plaintes ont été déposées à l’Inspection économique. Le facteur crainte, voire la peur, jouent probablement un rôle important dans cette absence de démarche. Tout seul, cela peut s’avérer compliqué, mais les agriculteurs ne doivent pas hésiter à déposer collectivement un dossier. Une réglementation et des outils sont à leur disposition. Il faut qu’ils s’en emparent. C’est aux syndicats agricoles en particulier de les sensibiliser et de les documenter à ce sujet. Le SPF peut évidemment les aider dans ce sens.

Comment voyez-vous le futur proche du secteur agricole ?

Même si les défis restent énormes, on assiste tout de même à un déclic en matière de transparence, de partage du risque, de capacités de négociation des agriculteurs. Nous avons mis quatre ans pour aboutir à un code de bonne conduite dans le secteur de la pomme de terre et ce n’est pas encore terminé. Nous sommes au milieu du gué, mais ce sont des étapes qui sont symboliquement très importantes. Je pense que nous sommes dans une dynamique qui va lentement vers une meilleure relation entre les agriculteurs et les autres maillons de la chaîne agroalimentaire.

Enfin, que retenez-vous d’une carrière passée au service de l’agriculture ?

Je voudrais tout d’abord remercier les agriculteurs d’avoir partagé leurs difficultés, leur quotidien et leurs espoirs. Avoir l’occasion d’échanger avec certains d’entre eux a toujours constitué l’aspect le plus important et stimulant de mon travail Je les vois comme des victimes de « l’effet tapis roulant », ils doivent toujours courir de plus en plus vite pour ne pas tomber. Beaucoup d’entre eux sont pris dans des spirales infernales : faire des choix à court terme pour survivre, mais qui accentuent les menaces à plus long terme. On les pousse par exemple à vendre pour le marché mondial, celui-là même qui les oblige à entrer dans une concurrence féroce avec d’autres agriculteurs aux quatre coins du monde. Mon combat a toujours été de contribuer à trouver des pistes pour les aider à sortir de ce type d’engrenages.

Marie-France Vienne

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