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La «crise des successeurs» questionne le temps long en agriculture

La transmission en agriculture est un enjeu fondamental qui transcende la simple cession d’une exploitation. Dominique Jacques-Jouvenot, professeure émérite de sociologie et d’anthropologie à l’université de Franche-Comté, explique comment les agriculteurs s’organisent face à la « crise des successeurs ». Malgré les efforts d’adaptation pour trouver de nouvelles formes de gestion, transmettre demeure une notion qui revêt une importance économique, sociale et culturelle majeure pour la pérennité des territoires ruraux. Que ce soit en France ou en Wallonie.

Temps de lecture : 7 min

L’enseignante française a travaillé, toute sa carrière durant, sur les politiques agricoles et rurales, et notamment sur la transmission des exploitations et des savoirs professionnels.

Une analyse sociologique qualitative

Contrairement à la sociologie quantitative qui met l’accent sur la mesure, la comparaison et la généralisation des résultats à l’échelle d’une population, M. Jacques-Jouvenot pratique la sociologie qualitative. C’est dire qu’elle cherche à comprendre le point de vue des acteurs qu’elle rencontre et la manière dont ils donnent du sens à leur réalité. Pour ce faire, elle s’appuie sur une série d’outils comme les entretiens, l’observation participante, l’analyse de documents, et les études de cas.

« J’analyse ensuite ce que mes interlocuteurs m’ont raconté en les catégorisant en fonction des différents critères que j’ai déterminés avant de les analyser » déroule-t-elle.

La cession, une étape de la transmission

Étymologiquement, « transmettre » signifier faire passer quelque chose à quelqu’un. En agriculture, il s’agit d’un patrimoine économique et symbolique qui recouvre des savoirs, des savoir-faire, des croyances qui circulent entre le cédant et le successeur.

L’agriculture est un métier qui se transmets familialement depuis des siècles. « Transmettre n’est pas céder, car la cession est un moment particulier de la transmission, laquelle existe depuis plusieurs générations » alerte l’enseignante, ajoutant qu’il ne faut pas oublier que « la transmission est une action qui nous traverse ».

C’est dire qu’il s’agit d’un projet qui relie les générations les unes aux autres qui s’inscrit dans un temps long. Transmettre, c’est donner, recevoir et rendre dans l’objectif de durer dans un même espace.

Comment s’opère le choix du successeur familial ?

La sociologue s’est intéressée à la façon dont les agriculteurs choisissent leur successeur familial. Dans ses travaux menés dès les années 80’, elle a identifié trois critères sociaux essentiels pour le déterminer : être biologiquement lié, de sexe masculin et souvent cadet de la fratrie.

M. Jacques-Jouvenot explique qu’en France, la transmission du patrimoine agricole suit des règles non écrites. Traditionnellement, l’aîné était destiné à quitter l’exploitation pour embrasser une carrière différente (armée, clergé, fonction publique), tandis que le cadet restait pour reprendre la ferme familiale.

Le choix du cadet permettait en outre d’éviter un morcellement excessif des terres. Dans les systèmes de transmission où l’exploitation ne pouvait être partagée entre plusieurs enfants (pour assurer sa viabilité économique), le dernier-né héritait souvent pour maintenir l’intégrité du domaine agricole. Le cadet, étant plus jeune, avait davantage de temps pour se former aux côtés de ses parents avant de prendre pleinement les rênes de l’exploitation. Cela facilitait une transition progressive et minimisait les conflits familiaux. Dans une logique de loyauté intergénérationnelle, les parents estimaient enfin parfois que le dernier-né devait prendre soin des parents vieillissants et, en échange, recevait l’exploitation. Cette transmission était donc autant un choix économique que social et affectif.

« Tant qu’elle le peut, la profession agricole ne s’ouvre pas »

La mécanique bien huilée qui ronronnait depuis des siècles s’est progressivement enrayée au fil des années pour arriver à « une crise des successeurs » d’autant plus prégnante que l’image du métier d’agriculteur a évolué : il est souvent associé à des difficultés économiques et à une précarité croissante.

Dans le monde agricole, la transmission des exploitations suit souvent les logiques de « sociétés à marché du travail fermé », là où l’accès à l’emploi est principalement déterminé par l’héritage familial, les relations sociales ou des structures rigides plutôt que par la libre concurrence et la mobilité professionnelle. « Tant qu’elle le peut, la profession agricole ne s’ouvre pas » synthétise la sociologue.

Les agriculteurs se trouvent donc à la croisée des chemins : soit « ils vendent à l’agrandissement » en choisissant de remettre leur ferme à des exploitations voisines qui cherchent à s’agrandir, soit ils permettent à un jeune hors cadre familial de s’installer. En France, le phénomène a commencé à s’amplifier au début des années 2000.

Dans un premier temps, ce sont des enfants d’agriculteurs auxquels ils n’avaient pas pu succéder qui ont représentés cette première vague de reprise hors cadre familial. Dans les années 2020, la seconde vague a été incarnée par les « Nima » (non issus du milieu agricole), qui n’ont pas spécialement grandi dans une famille d’agriculteurs, mais sont attirés par l’agriculture pour des raisons personnelles, environnementales ou économiques.

Les agriculteurs passent aussi par des réseaux spécialisés comme les Chambres d’agriculture, le Répertoire Départ Installation (RDI) ou la Safer (société d’aménagement foncier et d’établissement rural), pour trouver un candidat motivé.

Face à la difficulté de trouver un successeur unique, certains agriculteurs privilégient des modèles collectifs tels les groupements agricoles d’exploitation en commun (Gaec) dans lesquels plusieurs associés exploitent ensemble la ferme, facilitant ainsi la transition. C’est encore la constitution de sociétés coopératives où la transmission peut se faire à plusieurs, permettant un partage des responsabilités.

Cédants-successeurs : au-delà de l’aspect financier

Dominique Jacques-Jouvenot a mené une enquête auprès de 80 cédants-successeurs dans le Jura et en Auvergne. Contrairement à son postulat de départ, elle a remarqué que la valeur économique que les cédants accordent à leur exploitation en cas de vente à un repreneur hors cadre familial est complexe et ne repose pas uniquement sur des critères financiers.

Elle inclut des considérations pratiques, affectives et symboliques, et doit prendre en compte la capacité du repreneur à maintenir la viabilité de l’exploitation, tout en respectant l’héritage familial. Les cédants, bien que cherchant souvent à maximiser la rentabilité de leur exploitation, doivent aussi faire face à des choix émotionnels et pratiques qui influencent leur évaluation de la valeur économique.

Certains agriculteurs proposent une transmission progressive via le parrainage où le cédant accompagne le repreneur pendant plusieurs années. Ou encore le salariat préalable : avant la reprise, le futur exploitant travaille sur la ferme pour apprendre le métier et mieux connaître l’exploitation.

Les « Nima » et la culture de l’emploi

L’objectif sera, dans tous les cas, de construire une culture commune. Un but qu’il n’est pas toujours aisé d’atteindre. Tout simplement parce que dans certains cas, les successeurs n’envisagent pas de rester indéfiniment sur l’exploitation.

Les « Nima » ne s’inscrivent en général dans une « culture de métier », typique des agriculteurs installés, qui conçoivent leur activité comme une vocation, un engagement fort lié à la transmission familiale, l’identité et la tradition. Dans cette logique, être agriculteur, ce n’est pas juste un travail, c’est un mode de vie qui structure toute l’existence.

Ces personnes non issues du milieu agricoles ont en revanche une approche plus proche du salariat. Leur rapport au travail est davantage celui d’un emploi, avec l’idée de rémunération, de stabilité et de conditions de travail définies, plutôt que d’une transmission d’héritage familial à tout prix.

En France, peu d’études sont menées sur les « Nima » dont les profils professionnels sont très variés tant du point de vue de la spécialisation que de l’âge. Certains n’ont absolument pas envie d’embrasser la profession agricole. Tout simplement parce qu’ils ne souhaitent pas s’investir dans des projets à long terme ni transmettre. Une tendance qui interroge la temporalité de la transmission

Accompagnement et politiques foncières adaptées

Face à ces difficultés, Dominique Jacques-Jouvenot insiste sur la nécessité de repenser la transmission en agriculture. Parmi les pistes envisagées, elle note un meilleur accompagnement des cédants et des repreneurs pour faciliter la transition.

Elle demande de tout faire pour encourager la diversification des formes de transmission (associations temporaires, transmission progressive, tutorat entre cédants et repreneurs). Elle plaide aussi pour une revalorisation du métier d’agriculteur pour redonner envie aux jeunes générations de s’installer. Enfin, elle attend des politiques des politiques foncières et des aides adaptées afin de faciliter l’installation des hors cadre familial.

Marie-France Vienne

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