Accueil Economie

«Le défi sera de nourrir et d’exploiter tout en réparant la planète»

S’il est souvent question de colère à l’évocation du secteur agricole, c’est notamment parce que l’on n’a pas hésité à transformer ses principaux acteurs en ennemis de notre société dont la survie de l’économie et de la population qui la composent repose pourtant sur leurs épaules. Y a-t-il, dès lors, encore de la place pour une humanité agricole ? Rassembler ce qui est épars et agir ensemble sont sans aucun doute des éléments de la réponse. Ils ont été évoqués dans le cadre de la séance inaugurale de la dernière Foire de Libramont.

Temps de lecture : 6 min

Ces pistes ont été explorées par plusieurs acteurs du monde rural, « aventuriers du changement » comme les a si bien présentés le consultant et vétérinaire Léonard Theron.

« On doit avoir à la fois l’ambition et l’humilité des bâtisseurs de cathédrales »

Ils sont issus de l’univers de l’élevage comme Nicolas Perreaux, vétérinaire, éleveur et responsable commercial de la coopérative « En direct de mon élevage », de la recherche, avec Clotilde de Montpellier, géographe et fondatrice de « Farm for Good », et du monde forestier grâce à Benoît Helsemans, représentant de « Filière Bois Wallonie ».

Ils évoquent leur secteur, leurs défis en matière de durabilité et parfois leurs difficultés d’exister.

Venu de France, Hervé Pillaud, agriculteur et écrivain, est quant à lui un spécialiste du numérique en agriculture. S’il a reparlé de la crise qui a bouleversé toute l’Europe au début de cette année, c’est pour rappeler le rôle central des agriculteurs dans notre société et la nécessité du secteur à se tourner vers des solutions qui permettent à la fois de préserver la planète et de nourrir ses 8 milliards d’êtres humains.

« Nous allons devoir briser les chaînes, transcender les limites, celles de nos habitudes, de nos zones de confort, de notre approche du territoire et de l’environnement » a avancé le Vendéen qui a demandé de ne rien exclure, depuis les robots jusqu’aux NBT en passant par l’intelligence artificielle.

S’appuyer sur le big data, l’intelligence artificielle et les biotechnologies

Pour Hervé Pillaud, la révolution qui nous attend sera celle de la prise en compte de l’environnement et de l’hybridation au niveau des territoires avec la complémentarité des activités agricoles, forestières, industrielles, afin de créer de la valeur.

L’auteur évoque également la notion de pluralité des filières, des activités, des modèles d’exploitation qui feront la richesse de l’agriculture de demain.

Le défi sera de « concilier l’inconciliable, c’est-à-dire nourrir et exploiter tout en réparant la planète » a prévenu l’agriculteur français. Nourrir, une mission noble s’il en est. Exploiter, que ce soit un champ, une forêt, un cheptel dans le sens de leur mise en valeur.

Que va devoir faire le secteur agricole ? Créer de l’impact, de la valeur ajoutée et répondre à un projet commun.

Pour y arriver, il pourra s’appuyer sur trois dimensions, à commencer par l’agrégation exponentielle des connaissances, ou big data, ces données que l’on numérise et qui offrent un extraordinaire champ du possible. Sur l’intelligence artificielle ensuite, sur les biotechnologies, enfin.

On doit avoir à la fois l’ambition et l’humilité des bâtisseurs de cathédrales. S’il ne croit pas au techno-solutionnisme, il est convaincu par la technologie pour aider et se diriger vers une agriculture de connaissances.

Un outil pour mesurer la durabilité des fermes

Mais où en est-on au niveau des différentes filières wallonnes ? Continuer à être soutenus en matière d’innovation, de recherche et développement, c’est justement le credo des agriculteurs membres de la coopérative « Farm For Good » qui ont fait le choix de prioriser des enjeux liés à la qualité de l’eau, de l’air et à la biodiversité.

Cette agriculture résiliente est un concept relativement neuf qui s’inscrit dans le temps long en se passant de produits phytosanitaires, en stockant du carbone, en intégrant l’élevage. C’est aussi le respect des trajectoires de l’autre et une démarche de dialogue avec les transformateurs, consommateurs, mais encore le monde financier.

Clotilde de Montpellier épouse la vision de complémentarité défendue par Hervé Pillaud, en soutenant une convergence des objectifs, en démontrant que le secteur est soudé, quel que soit le modèle (l’agriculture biologique, celle de conservation, l’élevage, l’agroforesterie et les autres pratiques) autour d’une ambition commune de nature à rassurer le consommateur.

Pour « Farm For Good », l’innovation n’est pas un vain mot. Il était fondamental, pour les chevilles ouvrières de ce réseau, d’avoir une visibilité sur le niveau de durabilité dans les fermes et de le valoriser.

Pour ce faire, elles ont développé l’outil « Open Compass » afin de mesurer les différents aspects de cette durabilité (environnementale, sociale et économique) afin d’évaluer les pratiques agricoles des fermes, indépendamment du modèle adopté.

Des éleveurs qui refusent la fatalité

Autre filière, autres défis et soucis. Nicolas Perreaux a vu et voit encore souffrir l’élevage. La faute à une crise qui voit double. Celle de la reprise d’exploitation, sachant que la moyenne d’âge des éleveurs wallons est de 55 ans, et celle de l’accès au foncier, les acteurs de ce secteur devant sans cesse lutter contre l’artificialisation des sols et l’installation des spéculations non productives sur ceux-ci.

Mais la souffrance vient surtout d’un criant manque de rentabilité. Pour le représentant de la coopérative « En direct de mon élevage » qui pèse environ 120 éleveurs wallons, il y a une urgence législative, la nécessité d’un arbitre entre la grande distribution, l’industrie et l’éleveur, grand perdant de la chaîne.

Pourtant, le système wallon de polyculture-élevage est sûrement le plus vertueux au monde. Une prairie permanente pâturée par des bovins ne peut-elle pas capturer jusqu’à 6 tonnes de CO2 par ha et par an ?

Des éleveurs ont donc décidé de se rebiffer et de relever le gant. La force de leur coopérative a été de reprendre la main sur la filière via un atelier de découpe, un autre de transformation qui permettent aux coopérateurs d’aller négocier directement les prix avec la distribution et les cuisines de collectivité, lesquelles constituent un excellent outil pour la commercialisation de viande.

Les freins à cette vertueuse dynamique sont pourtant bien présents, incarnés par la notion de prix au niveau des marchés publics même si certains croient heureusement en la durabilité et l’écoresponsabilité des élevages.

Pour Nicolas Perreaux, il s’agit là d’un choix de société. D’un côté ceux qui s’inscrivent dans une démarche qui consiste à travailler au prix le plus bas pour nourrir les enfants, les malades et les aînés. De l’autre, ceux qui épousent une philosophie permettant non seulement aux agriculteurs de vivre décemment de leur travail mais aussi à leurs clients de bénéficier d’un produit de qualité, local et écoresponsable.

Préserver et régénérer la forêt wallonne

On le voit, les enjeux sont multiples en Wallonie. Ils concernent aussi la filière bois, sur laquelle, année « Demo Forest » oblige, les organisateurs de la Foire de Libramont ont braqué un gros coup de projecteur en 2024.

À juste titre quand on sait que la forêt, grande alliée de la transition climatique, couvre plus de 30 % du territoire wallon et s’étend sur quelque 550.000 ha. Celle-là même, gigantesque puits de carbone, qui rend une foultitude de services aux citoyens wallons tant au niveau environnemental et récréatif qu’économique puisque la Wallonie abrite non moins de 9.000 entreprises et offre près de 20.000 emplois qui en dépendent.

Directeur de « Filière Bois Wallonie », Benoît Helsemans insiste sur le devoir de protection de ce patrimoine régional malmené par la sécheresse qui fait souffrir de nombreuses essences. L’urgence actuelle consiste donc à réfléchir ensemble à la façon de la régénérer intelligemment pour qu’elle reste productive et puisse subvenir aux besoins de la société en termes de matériaux (maison, papier, poutres, panneaux…) qui contribuent au développement durable de notre région.

Marie-France Vienne

A lire aussi en Economie

«Qui détient les semences détient la vie… et l’économie»

Economie Printemps, sa timidité aimantée, ce ciel gorgé de bleus, ce jour où la vie nous rend distrait, il mêle du rire et de la gravité au cœur nu de la vie. À Assesse, par ce temps tentant désaxé de lumières, c’est chez Semailles que plusieurs acteurs ont lancé, le 20 mars dernier, « Des semences aux légumes », un collectif composé de semenciers, multiplicateurs et maraîchers qui produisent des légumes issus de la biodiversité cultivée.
Voir plus d'articles

Trouvez un emploi dans le secteur agricole et horticole

Centre wallon de Recherches agronomiques - CRA-W

Luxembourg, Belgique

Postuler maintenant

CHANT D'EOLE

Quévy-le-Petit, Hainaut, Belgique

Postuler maintenant

Trouvez l'employé qui vous convient vraiment.

Publier une offre d'emploi
Voir toutes les offres d'emploi