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Une vie à crédit

Chaque année lors de la Foire de Libramont, nous sacrifions au même rituel à notre arrivée, une sorte de tournée des grands-ducs inversée et matinale. Nous visitons les banques ! Elles aiment bien les agriculteurs et distribuent des entrées gratuites en veux-tu en voilà, puis les invitent avec insistance à venir petit-déjeuner ou prendre un verre. CBC, Crelan, BNP Paribas Fortis… Mais pourquoi donc ? Il ne faut pas avoir fait Polytech pour comprendre leurs motivations.

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Nous sommes de bons clients qui empruntent des masses d’argent et payons des sommes faramineuses sous forme d’intérêts et d’assurances ; nous sommes de bons petits ouvriers qui travaillent dur pour elles, et méritons bien une jatte de café et un croissant chaud au matin de la Foire ! Pas vrai ?

C’est assez drôle ! Sur la même Foire, on parle des emprunts de deux manières différentes, diamétralement opposées. Les banquiers n’ont que des « investissements » et des « financements » à la bouche, tandis qu’Agricall parle d’« endettement » et de « spirale infernale de la dette ».

Dieu me pardonne ma duplicité : je me suis entretenu avec les uns et les autres en feignant l’innocence et la naïveté les plus totales. Selon Agricall, la situation n’est pas brillante du tout, et mériterait davantage d’attention de la part des acteurs politiques et syndicaux (sic). Les appels au secours des fermiers en détresse se font en cachette, comme s’il s’agissait d’un mal honteux. Cette misère physique et psychologique ne fait pas la une des journaux agricoles et autres, où elle est très peu évoquée. Les suicides et les dépressions sont passés sous silence, car il ne faut pas, bien entendu, ralentir la grosse machine économique avec de telles broutilles, n’est-ce pas ?

Car trop d’emprunt tue, selon Agricall, au propre comme au figuré, et mine le moral de bien des fermiers. Pourquoi, selon vous, ont-ils manifesté avec tant de désespoir et de détermination en janvier-février dernier ? Ils se sentent pris à la gorge. Les neuf dixièmes des fermes en péril suivies par les services d’Agricall souffrent de graves dysfonctionnements financiers, de mauvais conseils, d’erreurs de gestion, de surendettement. Ces problèmes provoquent en cascades d’autres maux : disputes au sein des familles, séparations, épuisement nerveux…, dans une ambiance de travail qui peut se dégrader à une vitesse V-V’ et entraîner d’autres erreurs fatales de gestion.

Le discours d’Agricall n’est pas folichon, et tranche singulièrement avec celui des banques, des vendeurs de machines et d’intrants agricoles. Ce n’est pas gai à écouter, et on préférerait se boucher les oreilles, se cacher les yeux, fermer sa bouche comme le font les trois singes de la fable. Mais hélas, emprunter de l’argent n’est pas un acte anodin, bien qu’il soit devenu une sorte de réflexe conditionné pour tout qui veut s’acheter une voiture, une maison, une télévision, un tracteur, une moissonneuse… ; pour qui désire financer des achats utiles ou inutiles, alors qu’il ne dispose pas des fonds nécessaires.

Individus, ménages, entreprises, entités communales, régions, États… : le monde entier vit à crédit ! Partout sur Terre, la dette explose : elle est estimée à 31 millions de millions de dollars (!) au niveau planétaire, une situation qui ne cesse de s’aggraver depuis la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine. Le Fonds Monétaire International parle d’un «  fléau qui menace autant les destins individuels que la stabilité économique mondiale  » . L’humanité est accro à la dette et à l’argent facile.

En Belgique, la dette publique est estimée à 638.013 milliards € en 2024, soit 53.923 € par habitant, 108,20 % du PIB, ce qui la place sur le podium européen des pays les plus endettés par citoyen. La charge de la dette belge s’élève à plus de 12 milliards  € par an, soit environ 2.700 € par travailleur. Faut-il s’en inquiéter ? Oui dans les chiffres, et non dans l’absolu, car la richesse des Belges est telle que la dette publique fait partie d’une gestion financière globale sous contrôle. Enfin, c’est ce qu’on nous dit…

Les banquiers questionnés lors de la Foire de Libramont ne semblaient pas le moins du monde s’en émouvoir, tout l’inverse d’Agricall. Selon ces « spécialistes » et « conseilleurs avisés », le niveau d’endettement d’une entreprise, d’un pays, d’un ménage…, témoigne de sa vitalité économique. Grâce aux emprunts, les exploitations agricoles peuvent démarrer, s’équiper, se développer, saisir des opportunités. À les entendre, les banques sont quasiment des associations « caritatives » d’intérêt public, qui font tourner le monde en général, et l’agriculture en particulier.

Ils parlent la langue bleue du libéralisme capitaliste, transmise par des moustiques qui piquent là où il faut pour convaincre les agriculteurs à se suréquiper, s’endetter, se concurrencer les uns les autres. À surproduire, à pressurer les sols et les animaux pour leur faire payer les intérêts de la dette. À user le tempérament des travailleurs de la terre…

Le recours aux emprunts est une lame à double tranchant, terriblement affûtée. Bien employée, elle est fort utile, voire indispensable. Manipulée avec désinvolture, elle peut vous couper bras et jambes, vous faire perdre la tête et vous entraîner dans la spirale infernale d’une vie à crédit…

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