Grâce aux œufs de plein air, Valérie Neysen réussit son retour à la terre
Rien ne prédestinait Valérie Neysen à reprendre la ferme familiale… Jusqu’à ce que la pandémie de Covid-19 lui donne des envies d’évasion : quitter Bruxelles, rejoindre les campagnes de Beho et poursuivre une carrière dans la communication. Si les deux premiers projets ont été concrétisés, le troisième, lui, a rapidement été oublié pour faire place à une reconversion professionnelle à laquelle personne ne s’attendait…

À l’entrée du petit village de Beho, en Haute Ardenne, la ferme Klein Rost est immanquable ! Son haut silo vert se remarque avant le panneau « Camping à la ferme »… Ce « totem » sert de repère à bien des voyageurs désireux de passer quelques jours loin de l’agitation du quotidien, au sein d’un écrin de verdure où règnent le calme et la sérénité.
Mais ce silo, construit en 1978, est également le gardien de la mémoire des lieux. Si des moutons de la race Île-de-France évoluent aujourd’hui à ses pieds, de même que 1.400 poules pondeuses réparties dans trois poulaillers mobiles, il n’en a pas toujours été ainsi.
« Antoine, mon papa a consacré sa carrière à l’élevage bovin », se souvient Valérie Neysen. Et l’intéressé d’enchaîner : « L’étable a vu le jour en 1979. J’y élevais trente laitières, pour un quota de 120.000 l, et une vingtaine de vaches allaitantes Blanc-Bleu-Belge. Travaillant seul, je m’étais orienté vers un modèle relativement extensif ». En parallèle, du printemps à l’automne, il accueillait des touristes au sein de son camping à la ferme, non sans leur proposer quelques animations typiques des lieux.
Avant l’abrogation des quotas, les laitières ont cédé leur place à quelques Salers. Ces dernières ont cohabité avec les BBB jusqu’à la pension de l’agriculteur, en 2018, tandis que le camping n’a jamais fermé ses portes. Cependant, aucun projet de reprise ne se profilait à l’horizon, laissant planer de nombreux points d’interrogation sur les lieux…
La surprise d’une reprise
Mais c’était sans compter sur la pandémie de Covid-19 qui a conduit de nombreux Belges à se questionner sur leur mode de vie, entre autres. Parmi eux, Valérie et son mari, Frédéric. « Nous habitions une petite maison bruxelloise, avec un petit jardin. Une chance en cette période ! Cependant, l’envie de revenir à Beho s’est faite de plus en plus pressante », se remémore-t-elle. En effet, si le couple avait déjà manifesté le souhait de regagner les campagnes, sans se fixer d’échéance, la crise sanitaire a été un véritable accélérateur.
Une fois le village de son enfance retrouvé, Valérie enchaîne les entretiens d’embauche dans l’objectif de poursuivre sa carrière dans la communication. Avant d’annoncer à ses parents qu’elle envisage finalement d’embrasser une carrière d’agricultrice. « J’avais besoin de me fixer mes propres limites, de ne pas être bloquée dans mes projets comme on peut l’être dans le monde de l’entreprise. J’ai eu le déclic après quelques moments de réflexion et de discussion avec mon papa. Alors que des trois enfants, j’étais la moins impliquée dans la vie de la ferme », confesse-t-elle.
Dans un premier temps, Antoine s’imagine que sa fille entend confier la destinée de l’exploitation à une entreprise. Sa maman, Liliane, est tout aussi surprise : « C’était le dernier métier dans lequel je la voyais », se rappelle-t-elle.
Bien décidée à piloter la ferme elle-même, Valérie rédige son projet de reprise et le business plan associé en 48 heures seulement. « Tant l’administration qu’un conseiller de la Fédération wallonne de l’agriculture estimaient que le projet était viable. »
Celui-ci s’articule autour d’un noyau central : l’élevage de poules pondeuses en poulaillers mobiles et la vente d’œufs de pâturage. « Deux ans avant de quitter Bruxelles, ce concept m’intéressait déjà alors que je ne me destinais pas à l’agriculture. Au point de déposer une marque – « L’œuf est dans le pré » – inspirée d’une célèbre émission télévisée mais incarnant déjà cette idée de poules élevées en liberté dans leurs prairies. »
Adapter la ferme aux nouvelles activités
Une fois le projet sur les rails, Valérie suit les cours « A » (techniques agricoles) et « B » (gestion et économie agricole) qu’elle complète par un stage en ferme. Une expérience enrichissante bien que la reprise s’annonce lourde sur le plan administratif. « Je comprends les jeunes qui abandonnent en cours de route… Même en étant vigilante, il m’est arrivé d’oublier certains points. »
Mais le moment tant attendu arrive enfin ! Le 1er janvier 2023, la reprise officielle de l’exploitation familiale est actée et le premier poulailler arrive six mois plus tard.
Entre-temps, le projet a également évolué. « Les surfaces disponibles sur la ferme sont trop importantes pour se limiter aux pondeuses. En outre, je souhaitais disposer d’engrais de ferme pour assurer la fertilité des terres », explique l’agricultrice. Que faire ? « Il était clair pour tout le monde que je ne m’orienterais pas vers l’élevage bovin. Après des recherches et avoir visité plusieurs bergeries, j’ai opté pour les moutons Île-de-France. »
La ferme est alors adaptée aux nouvelles spéculations. L’étable devient une bergerie tandis que la laiterie se mue en centre d’emballage d’œufs. « Les fonds n’étant pas illimités, nous avons réalisé un maximum de transformations et d’aménagements nous-mêmes et récupéré ce qui pouvait l’être. J’ai également la chance que papa a construit énormément d’outils lui-même et les met à jour pour moi ».
De 200 à 1.400 poules
Aujourd’hui, la ferme Klein Rost compte trois poulaillers mobiles et environ 80 têtes Île-de-France et s’étend sur une cinquantaine d’hectares. Cependant, les débuts n’ont pas été faciles. L’année de la reprise a même été particulièrement intensive, vu les travaux effectués et les démarches administratives à mener de front. D’autant qu’un défi supplémentaire est apparu du côté des poules.
« J’ai entamé l’activité avec un minimum de pondeuses, fin juin 2023. Rapidement, les premières boîtes d’œufs ont été écoulées, et le succès a été au rendez-vous. Au point de ne plus savoir répondre à la demande », détaille Valérie. Mais l’agricultrice ne reste pas les bras croisés : un deuxième poulailler arrive sur la ferme en décembre 2023, suivi d’un troisième en 2024. « En 18 mois, je suis passée de 200 à 1.400 poules. Le pâturage contribue sans aucun doute au succès de nos œufs ! »
Le troupeau ovin a, quant à lui, débarqué sur la ferme en septembre 2023. Même si Valérie avait contacté et rencontré Antoine Mabille, éleveur à Gesves en amont pour bénéficier de ses nombreux conseils, quelques inquiétudes subsistaient.
Et de confirmer : « De décembre à janvier, j’ai été confrontée à mes premiers agnelages, dans le stress. Avec l’aide de mes parents, les femelles étaient surveillées 24h/24 ». Quelques pertes (avortements, prolapsus…) n’ont malheureusement pu être évitées, tandis que son papa s’est spécialisé dans les agnelages difficiles.
« L’expérience et les connaissances aidant, cet hiver a été nettement plus facile », nuance Valérie, qui prend désormais en charge les naissances plus compliquées. Et ce, après avoir dû faire face, moins d’un an après ses débuts, à la fièvre catarrhale ovine (lire encadré ci-dessous).
Via des tournées hebdomadaires
À sa nouvelle casquette d’éleveuse, Valérie a ajouté celle de vendeuse. « Les œufs sont tous commercialisés via des magasins de proximité de la région que j’approvisionne une fois par semaine. »
Un distributeur à la ferme viendra bientôt compléter les tournées afin de permettre à tout un chacun de se fournir quand il le souhaite. « Suite aux manifestations de début 2024, j’ai été sollicitée par des consommateurs qui souhaitaient me soutenir. Mais ouvrir un magasin à la ferme n’était pas envisageable en termes de temps de travail. Je craignais également que la démarche résulte d’un effet de mode et s’estompe avec le temps… »
Cependant, face aux coups de téléphone à répétition des consommateurs, désireux de savoir si tel ou tel point de vente dispose encore d’œufs en stock avant de se déplacer, l’éleveuse constate que l’intérêt est bien présent. « Le distributeur conjuguera leurs attentes et mes contraintes. En outre, je pourrai y placer d’autres produits locaux, à destination des campeurs. »
Les agneaux sont, eux, écoulés via la filière « L’agneau de votre terroir », créée par Antoine Mabille en partenariat avec d’autres éleveurs. « Les jeunes rejoignent sa bergerie avant Pâques. Antoine se charge de la finition et gère les différents aspects pratiques entre la ferme et l’assiette (abattage et découpe, notamment). »
Valérie récupère une partie de la production sous forme de colis de viande, qu’elle écoule sur commandes préalables des consommateurs. « Une fois encore, cette solution correspond bien à mon emploi du temps. Je ne pourrais me charger de l’ensemble des étapes. »
Et malgré des journées bien remplies, la jeune femme consacre encore quelques minutes à ses premiers amours, la communication, et alimente ses réseaux sociaux. « C’est important, à l’heure actuelle, de faire connaître ce que l’on fait. Et je prends également plaisir à exposer mon métier, à partager mes expériences… », conclut-elle.