Fête des pairs
Saint-Médard nous a bien surpris, cette année ! Habituellement, il nous arrose copieusement en déployant sa panoplie de précipitations : ondée, orage, averses intenses, bruine tenace. Apparemment, il n’avait plus rien en magasin, après avoir vidé son stock de pluies en tous genres lors du mois de mai. Alléluia ! Nous avons bénéficié durant ce week-end d’une météo lumineuse, avec un famélique 14 degrés en Ardenne au plus chaud de journées enfin sèches, pour le plus grand soulagement des fermiers ! Les tracteurs ne chôment pas ces jours-ci, pour emblaver les derniers champs de pommes de terre, voire de maïs, et récolter une coupe d’herbe, la première le plus souvent. Et voilà que -PAF ! –, le lendemain neuf juin est aussi jour d’élection, et fête des pères dans la foulée, au beau milieu de tout ce travail à la ferme !

Ce dimanche, beaucoup de papas agriculteurs ont reçu sur leur tracteur les bisous et petits cadeaux de leurs enfants ! Ont-ils pris le temps d’aller remplir leur devoir d’électeur ? Ce n’est pas si simple d’interrompre des tâches fort pressantes pour aller se doucher, se raser, s’habiller en « dimanche », et se rendre à un bureau de vote pour sans doute y faire la file et se retrouver dans l’isoloir en tête à tête avec de nombreux noms, aux multiples couleurs… Qui choisir ? Un ami averti m’a affirmé péremptoirement que les fermiers wallons d’aujourd’hui votent en masse pour ce parti politique au volant directeur réglé vers la droite-droite. Naguère, les agriculteurs déposaient leurs suffrages comme un seul homme -et surtout une seule femme- dans l’escarcelle d’un parti chrétien catéchisé au centre ; cette joyeuse bande est devenue humaniste avec le temps, puis engagée, et fait moins rêver les fermiers… Tous les goûts sont dans la nature !
Les temps changent, et les certitudes d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui. Nous vivons dans un monde de plus en plus implacable, matérialiste, comptable, commercial, marchandisé, informatisé, utilitariste, où la spiritualité est devenue synonyme de faiblesse et d’irresponsabilité, source de moquerie. Cela ne rigole plus ! Tout au long de la défunte campagne électorale, les politiciens se sont battus à coups de chiffres, de pourcentages, de quotités, de projections…, s’accusant mutuellement de mensonges et de manipulations. Rien que du très banal ! Ils se sont bien amusés à faire semblant de se disputer, j’ai l’impression, et n’ont pas ménagé leurs peines pour convaincre les indécis. Mais comme m’a dit mon voisin fermier, en plein ensilage d’herbes : « Je n’en ai rien à foutre, de leur cinéma. Cette pantomime m’a fait perdre au moins deux heures ce dimanche. Puis l’andaineur est tombé en panne ; ensuite, j’ai dû ramasser dans le foin des dizaines de canettes le long de la route nationale ! Journée de m(…) ! ».
La pierre est dure pour tout le monde, et chacun essaye de bien faire son job, que l’on soit agriculteur ou politicien, dans un monde où les crises se succèdent à un rythme hallucinant. Seule une petite partie de la smala politicienne est plébiscitée, lors de chaque élection ; il en reste très peu au final, parmi les milliers de candidats qui ont sollicité les suffrages. J’ai une pensée émue -j’ai envie d’être gentil aujourd’hui !- pour tous ceux qui se sont décarcassés durant des mois, ont essayé de se vendre, ont parlé parlé et encore parlé jusqu’à la nausée, ont serré des mains et donné des bises par centaines au risque de se choper de vilains microbes, ont caressé de fols espoirs… et se sont retrouvés gros Jean comme devant !
Ceci dit, la plupart des candidats non élus ne se faisaient guère d’illusions, vu leur rang dans la liste. Les cadors de chaque parti se réservent des places de choix, et positionnent leurs poulains en ordre utile. Vous avez beau avoir toutes les qualités requises pour devenir un excellent parlementaire, un député ou un ministre, si vous n’agréez point l’organe directeur de votre groupe politique, vous serez placé -ou pas du tout- en position peu adéquate. Nous vivons en particratie ; nous confions nos destinées à une oligarchie qui fait la pluie et le beau temps, chacune au sein de sa mouvance. Ce tout petit groupe de décideurs positionne leur groupe respectif à gauche ou à droite au gré de leur bon vouloir ; ils concluent ou non des alliances avec des partis concurrents, et n’hésitent pas à virer leur cuti pour « trouver un compromis » disent-ils, quitte à trahir leurs promesses.
Dur dur d’être candidat politique, quand on n’a pas un nom, qu’on n’est pas le fils ou la fille de (…) ! Il n’est guère étonnant, dès lors, d’entendre certains partis se plaindre d’un recrutement de plus en plus laborieux. Au niveau communal, pas mal d’entités ne présenteront qu’une seule liste de candidats. Quelques petites communes n’en ont encore aucune, à trois mois des élections locales du 13 octobre prochain !
C’est pourquoi tous ces candidats non-élus méritent le plus grand respect, même s’ils s’inscrivent dans la stratégie des grands partis dirigés par une poignée de chefs tout-puissants. Ces pairs sacrifiés sur l’autel de la démocratie mériteraient bien une petite fête, eux aussi !