À perdre la laine…
Pauvres moutons ! Habituellement, quand on les tond en juin, ils sont soulagés d’être débarrassés de leur trop chaude pelisse ; la seule crainte est de voir leur peau rasée transpercée par les rayons UV d’un soleil généreux. Cette année, leur strip-tease obligé les a laissés bien démunis pour affronter des températures proches de zéro degré lors de certains petits matins frisquets ! Les averses orageuses constituent leur pire cauchemar, tant leur peau dénudée est fragile et craint les morsures glacées de la grêle. Mes brebis font réellement pitié, en cette fin de printemps digne d’un automne. Elles pourraient toutefois se consoler en pensant à l’œuvre utile qu’elles remplissent en cédant leur précieuse laine à l’humanité frigorifiée. Hélas, plus personne n’en veut ! Quelle époque vivons-nous, d’ainsi jeter au rebut un bien aussi précieux ?

Oui, vous avez bien lu : plus personne ne veut de notre laine : en Belgique, en France, et partout ailleurs en Europe ! Elle est devenue un vulgaire déchet agricole, après avoir habillé des centaines de générations d’êtres humains. Les fibres synthétiques industrielles l’ont reléguée aux oubliettes de l’histoire. Elle se monnayait en espèces sonnantes et trébuchantes, attisait des convoitises, provoquait des guerres entre les drapiers flamands et le Royaume de France qui interdisait l’importation des laines britanniques. Elle a enrichi des cités comme Verviers, des pays comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande.
Que reste-t-il chez nous de ce passé glorieux ? De vieux outils domestiques sortent de temps à autre des musées lors des journées folkloriques, qui servaient à nettoyer, peigner, filer, foullonner, tisser, tricoter la laine : rouets, cardeuses, fouloirs, aiguilles et machines à tricoter, etc. Quelques filières locales essaient de perpétuer les traditions. Mais pour le reste, une très faible partie de nos laines finissent en tricots… Des enquêtes de terrain ont mis en évidence un constat bien triste seul un dixième de la production des 220.000 ovins belges (100.000 moutons wallons) est utilisé, donné ou vendu bon marché à des associations ou à de rares artisans. 90 % du chaud pelage des moutons est recyclé sous forme d’engrais. C’est hallucinant…
Le « gisement » belge représente environ 400 tonnes de laines brutes, de toutes les qualités. Certaines races donnent des brins plus ou moins longs, plus ou moins épais, qui conviennent pour tel emploi ou telle utilisation. Des races de moutons ont été sélectionnées pour leur production de laine de qualité, comme le Mérinos australien, le Scottish Blackface, pour ne citer que les plus connues. Nos Texel, Swifter…, ne se débrouillent pas si mal, puisqu’ils produisent environ deux kilos de laine par an. Mais qu’en faire ?
Autrefois, les mamans nettoyaient soigneusement les toisons et confectionnaient des couettes, offertes souvent aux jeunes mariés. Cela portait bonheur, paraît-il, et assurait la fertilité du couple, lequel accueillait dans l’année un petit arrivant, si la grosse couverture avait été cousue de manière adéquate et inspirante. Par ailleurs, les étoupes servaient à isoler les robinets et les tuyaux afin de les préserver du gel : un isolant naturel très facile d’emploi et super efficace ! Voici très longtemps, ces mêmes mamans -toujours les femmes au boulot !- filaient la laine à l’aide d’un rouet, puis tricotaient toutes sortes de vêtements : pulls, gilets, maillots de corps, chaussettes, écharpes, bonnets…
Mais aujourd’hui, cet artisanat domestique appartient au passé. La plupart de nos habits sont « made in China », et les tissus contiennent une large part de fibres synthétiques hyperpolluantes, associées à des fibres végétales : coton, lin, chanvre… Naguère, les Chinois daignaient nous acheter la laine brute, à 50 ou 60 centimes/kilo, soit 1 euro 20 environ par mouton tondu. Un tondeur professionnel demande de 3 à 5 euros par animal à tondre ; la laine ne payait qu’une partie du travail, mais au moins, elle partait. Ce n’est plus le cas maintenant, et les éleveurs de moutons doivent gérer ces « fibres agricoles » plutôt volumineuses. Que faire ?
Le composant principal de la laine est la kératine, une sorte de protéine qui constitue les cheveux, les poils, les ongles, les sabots… Et dès lors, en se décomposant -très très lentement… –, la laine libère de l’azote utilisable par les plantes. La plupart des éleveurs étalent la laine en sous-couche sur le sol des bergeries, avant de pailler. Le fumier laineux sorti au printemps composte douze mois avant d’être utilisé, le temps pour la laine de se décomposer plus ou moins bien. Mais il reste des petites peluches, lesquels parsèment la prairie lors de l’épandage, et font le bonheur des oiseaux pour matelasser leur nid.
En jardinage, la laine peut s’avérer très utile ! Il suffit d’entourer les plantes menacées par les limaces ou les oiseaux, pour les protéger contre leurs déprédations. En France, une petite société -Fertilaine- fabrique un engrais granulé 100 % laine, très efficace est-il indiqué, pour conserver l’humidité dans le sol et fournir de l’azote au fur et à mesure.
Ces solutions de recyclage ne sont que des pis-aller, depuis que la laine n’est plus demandée par le secteur textile. La tonte des moutons représente un coût certain pour les éleveurs, et ceux-ci en viennent à se tourner vers les rares races qui perdent leur laine naturellement : le minuscule mouton de l’île écossaise de Boreray, la race du Cameroun -aussi jolie que sauvageonne –, le mouton de Soay. Une sélection se met en place, car la mue naturelle du pelage est un caractère génétique qui présente un fort taux d’héritabilité, ce qui permettra en théorie la sélection d’animaux adéquats sans altérer les autres qualités, viande ou lait.
Au printemps, sans doute faudra-t-il bientôt s’habituer à voir en prairie le triste spectacle de moutons à moitié délainés par la mue, qui courent à perdre la laine…