Un petit âne gris
Après plus de dix-huit mois de pluies abondantes, la météo a viré sa cuti !

Le maître des nuées semble avoir décidé de nous mettre au sec et nous ventiler du nord-est. Tout ce qui vient de cette direction, on n’aime pas trop, disent les Flamands, pas vraiment amis-amis avec les Hollandais. De même, de notre côté, nous autres Wallons apprécions moyennement ce qui vient de l’Est et d’Allemagne, car nos voisins germains ont eu la fâcheuse idée de nous envahir à deux reprises lors de la première moitié du 20e siècle.
Et maintenant, un autre zouave nous menace de plus loin à l’Est, avec ses missiles et ses drones. Les embêtements viennent souvent de cette direction… On préfère le vent du sud, bien évidemment : son flux d’air doux fait pousser la végétation !
Ceci dit, les cultivateurs ont vécu un mars de rêve, pour travailler les terres et effectuer leurs semis. Les charrues s’en sont données chez nous à cœur joie : incroyable ! Je n’ai jamais vu autant de prairies permanentes labourées, cette année ! Pour y emblaver quelle denrée ? Maïs énergie, pommes de terre ? Notre bonne vieille Ardenne prendra-t-elle bientôt un petit air de Salt Lake City en Utah, cet État américain où le maïs est roi ? Pas mal de fermes sans successeur, vidées de leurs bovins, s’entourent de champs labourés, là où paissaient naguère de bucoliques troupeaux de laitières et de Blancs-Bleus.
Pas étonnant que le prix des bêtes sur pied soit en hausse ! Le spectacle de désolation est très particulier, et me vient à l’esprit la chanson du petit âne gris, et surtout ce passage :
Un petit âne gris ! Gris comme les cheveux de la plupart des agriculteurs wallons. Gris comme la cendre après un incendie. Gris comme un labour de prairie, desséché au soleil de mars !
Un âne gris… Il aurait pu être blanc, noir, rouan, roux, tacheté. Le chanteur a préféré lui donné la couleur d’un nuage, d’un jour ni gai ni triste. Il a choisi un âne pour le haut potentiel « sympathie » dégagé par ces animaux. Ne sont-ils pas craquants, avec leurs grandes oreilles poilues et leur regard mouillé de chien battu ?
Dans la plupart des histoires, l’âne s’en prend plein la tronche ! Dans la fable de Lafontaine, les animaux malades de la peste le zigouillent pour conjurer le mal, arguant le fait qu’il ait brouté quelques brins d’herbe dans le gazon d’à côté. Il occupe la dernière place dans la hiérarchie des animaux glorieux, mais les enfants l’aiment bien, car il semble bienveillant, inoffensif, vulnérable, et terriblement obéissant.
Ne vous fait-il pas songer à une catégorie d’individus aux oreilles poilues quand ils vieillissent, dans le monde des hommes ? Ces gens qui travaillent sans arrêt pour tout le monde, afin de nourrir l’humanité, entretenir les paysages ruraux ; ces braves baudets qui doivent se contenter de faibles revenus en échange de leurs multiples services ; ces bourricots à la réputation d’animaux dociles, peu enclins à ruer dans les brancards, mais terriblement têtus quand ils se braquent ? L’histoire racontée dans la chanson est un peu celle des fermiers sans successeurs.
« Je me suis retrouvé comme un âne, quand le fiston m’a dit que finalement, il ne reprendrait pas la ferme, après m’avoir incité à investir<UN>! », m’a dit textuellement un agriculteur rattrapé par l’âge, dernier des Mohicans gratteurs de terre et trayeurs de vaches depuis quatre générations. Il se pose aujourd’hui bien des questions.
Que faire de ses champs, puisque personne dans la famille ne veut les travailler, élever des ruminants comme au bon vieux temps ? Les confier à un autre fermier ? Ses quatre enfants ne sont pas d’accord de les mettre en location : ils ont peur du bail à ferme. Ils le pressent de vendre au plus vite, puis de leur distribuer le pactole. 40 hectares à 25000 €/ha environ, soit un million divisé en 4 : 250000 € chacun.
Le fermier connaît trop bien ses fils et sa fille. Celle-ci, prudente et réfléchie, les placera en sécurité pour payer les études de ses enfants ; l’aîné améliorera sa déjà trop confortable maison ; le cadet s’achètera un appartement pour ses vieux jours, prétend-il ; le benjamin les flambera à toutes bêtises : genre grosse bagnole, voyages et loisirs de luxe.
Quelle tristesse, se dit le père fort dépité ! De la bonne et belle terre, des prairies opulentes, héritées de ses parents et défrichées avant eux par une galerie d’ancêtres, transformées en chiffres virtuels sur des comptes en banque, en dépenses de « m’as-tu-vu » ou en amusements !
Il a donc décidé de garder la main sur les biens de sa famille, d’aider ses enfants au coup par coup, pour des choses utiles quand ils seront dans le besoin. Et depuis cette sage décision, on laboure près de chez lui.
Cette année du maïs énergie pour le biométhaniseur Untel, l’an prochain des pommes de terre pour l’entreprise agricole Tel autre, ensuite du froment pour le méga-éleveur laitier Un autre. Sevrées de fumier naturel, ses parcelles seront biberonnées aux digestats, aux boues d’épuration, aux fientes de poules, au lisier et aux engrais chimiques.
Et sa terre deviendra plus grise chaque année ! Elle blanchira, même, en perdant son humus, comme ses cheveux à lui qui s’appauvrissent sur son crâne de petit âne gris…