Un témoignage terre à terre: «cette année, on travaille à l’arrache!»
J’ai bien aimé l’expression, cri du cœur d’un agriculteur excédé par les pluies à répétition, des bombardements d’eau essuyés tout au long du printemps et de l’été ! Il se plaint également des rendements « médiocres » de ses céréales, selon ses dires. « Depuis dix ans, ça ne va plus. Les terres donnent de moins en moins, qu’il pleuve trop ou pas assez. Elles sont malades ! ». Il habite pourtant une région où le limon atteint une épaisseur de deux mètres, où l’altitude n’excède pas 150 mètres. « Elles vieillissent mal, comme moi, depuis que je n’ai plus de bétail ni de cochons ! ».

Ses truies lui manquent, dit-il. Tous les goûts sont dans la nature : d’autres aiment mieux les vaches, les chats, leur match de foot ou leur casier de bières… Il aimait bien faire naître des petits cochons, mais c’est fini pour lui. Il se consacre uniquement à ses terres, en attendant la retraite. Il m’envoie régulièrement des articles, des vidéos, où des spécialistes parlent de la terre, tout simplement ! Bien qu’il flirte allègrement avec les 65 ans, il se passionne encore comme un jeunot de 20 ans. Il veut comprendre pourquoi ses sols sont « malades » !
D’un avis général, la faiblesse des rendements est imputable à la météo exécrable que nous subissons depuis bientôt un an. Mais mon homme persiste et signe : il obtenait de meilleurs résultats voici dix ans.
Il a pourtant toujours fait tout comme il faut, suivi les conseils plus ou moins avisés des ingénieurs agronomes, semé les meilleures variétés, pulvérisé des produits fort chers aux doses adéquates, soigné ses céréales avec autant d’amour que ses gorets. Chaque année, il fait analyser ses terres, afin de combler les carences et optimiser les apports en engrais. Un vrai pro ! Mais rien n’y fait : les récoltes ne sont plus à hauteur de ses espérances. Est-il trop perfectionniste ? Trop exigeant ? A-t-il bien travaillé ?
Un gramme de sol en bonne santé contient entre 1 et 10 milliards de bactéries, comprenant jusqu’à 9.000 espèces différentes ; 1.000m de filaments mycéliens de 300 espèces de champignons ; un sol de prairies nourrit 4 à 5 tonnes de vers de terre à l’hectare. Un sol de grande culture contient quatre fois moins de bactéries, champignons, vers de terre ; la moitié moins d’humus, dans le meilleur des cas. C’est ce qu’il dit.
Mon agriculteur dépité s’accroche à son explication terre à terre : les sols sont des êtres vivants, qui mangent et digèrent, souffrent et exultent, transpirent et respirent, s’endorment et se réveillent, souffrent de maladies, connaissent des joies et des douleurs, donnent et reçoivent. Tout comme nous, ils n’aiment pas être malmenés, hyperstimulés, houspillés, harcelés, exploités. Ils détestent être sans cesse labourés, moulus en surface, arrosés de 36 molécules qui profitent aux plantes, mais nuisent peu ou prou aux bactéries et champignons, aux vers de terre, aux insectes, acariens, collemboles…
Il est marrant, mon copain dépité… Il ne jurait que par ses « unités d’azote », ses « phytos », ses semences sélectionnées, son labour, ses interventions culturales intensives… En vieillissant, le diable s’est fait moine ! Car le diable n’est pas stupide, quand il éprouve un ressenti négatif, quand son business périclite insensiblement, inexorablement. Il abandonne sa posture de déni, se remet en question, s’insurge contre le « on a toujours fait comme ça ». Encore faut-il qu’il ne jette pas le bébé avec l’eau du bain !
Les agriculteurs sont des gens pragmatiques, terre à terre, confiants en leur expérience, méfiants envers tout ce qui sort de ces sentiers battus et rebattus qu’ils connaissent bien. Rien ne vaut le labour, pensent-ils ; et bien, labourons mes frères, encore et encore, année après année !
Seulement voilà, ce dogme inattaquable gardait une relative pertinence quand les exploitations détenaient des animaux, produisaient du fumier, incluaient des prairies temporaires dans leur rotation de cultures. Les cochons et les vaches de mon fermier désenchanté nourrissaient la biomasse de ses terres, protégeait le capital humus de ses sols. C’est ce qu’il affirme, en tout cas ! Les engrais verts semés après les récoltes apportent des bienfaits, mais ne compensent pas la dégradation des sols et le tassement des rendements.
Pour appuyer ses dires, il m’a parlé du Dust Bowl (bassin de poussière), catastrophe écologique survenue en 1930 aux États-Unis. Une série de tempêtes de poussière ravagèrent une immense région agricole située à cheval sur l’Oklahoma, le Kansas et le Texas. On y pratiquait une agriculture mécanisée intensive, avec force labours et hersage. Plusieurs années de sécheresse consécutives provoquèrent une érosion éolienne hors de contrôle. Ce qui fit dire au président Roosevelt cette phrase célèbre :
Dieu merci, on est moins con en 2024 qu’en 1930 ! Enfin, c’est ce qu’on dit. Chez nous, on ne parlera pas de tempêtes de poussière, mais plutôt de coulées de boue lors d’années pluvieuses, de rendements décevants. En attendant sans doute des périodes de sécheresse… L’avenir ne s’annonce pas si radieux, a conclu le fermier désolé, si on continue comme ça à