Une passion sacrifiée

Deux soeurs de dix et cinq ans ont participé à un stage à la ferme dans une exploitation laitière. Elles habitent dans le Hainaut, une région à l’agriculture performante et dynamique. Chacune a rapporté à la maison un berlingot de lait et un yaourt. Sur place, grande a été leur stupéfaction de voir le précieux liquide sortir d’une « machine avec une vache à l’intérieur et des petites lumières qui clignotaient sur ses mamelles ».
D’où cette question : « Tu crois que c’est du vrai lait qui sort de cet appareil ? ». « Ça s’appelle un « robot » », ont-elles ajouté, « mais pas un comme mon jouet avec des bras et des jambes en plastique ! Drôle de robot ! », a précisé la plus petite des deux gamines. Le robot de traite les a fascinées et en même temps effrayées.
Il est vrai que leur papa, fils d’agriculteur ardennais émigré dans le « Nörrrd », leur a expliqué que le lait n’est pas fabriqué dans les usines des supermarchés, mais est récolté par un camion-citerne dans les fermes où sont traites de belles et dodues vaches laitières. Celles-ci broutent des herbes et des fleurs dans les prairies, à l’ombre des haies vives en écoutant le chant des oiseaux. Chaque soir et matin, le fermier -leur grand-père en Ardenne- rentre le troupeau et procède à la traite, grâce à une petite machine qui aspire le lait des quatre mamelles. Autrefois, les vaches étaient traites à la main, comme sur cette photo où leur Mamy est occupée à tirer le lait d’une fraîche vêlée.
Les filles sont dubitatives devant le logo de leur berlingot ramené de la ferme, où est inscrit « Véritable lait d’Ardenne ». Que fait-il là, dans le Hainaut ? L’Ardenne de leur Papy, elles connaissent, et c’est très loin d’ici ! Sur la boîte de lait, on voit un gros bidon de lait, et en dessous une verte prairie où paissent des pie-noires et pie-rouges au creux d’une vallée entourée de forêts. « Leurs vaches ne sortent plus, nous a raconté la fermière », confie la plus grande à son père. « Tu crois que c’est à cause des loups ? À cause de la pollution des usines, des villes, des voitures ? ». « Pourquoi ils dessinent des vaches dans les champs, alors qu’elles sont enfermées dans leur étable ? », s’offusque-t-elle, quelque peu indignée.
La vérité sort de la bouche des enfants ! Pourquoi n’est-il pas dessiné un robot de traite sur les bouteilles de lait, sur les yaourts et les fromages ? Question de marketing, sans aucun doute… Les filles ont été surprises par la façon de traire les vaches, mais également par leur nourriture : « une sorte de mixture à l’odeur de vieille pomme oubliée, moulue et mélangée dans une énorme cuve attelée à un tracteur. ». « Chez Papy, elles mangent des herbes en été, et en hiver du foin qui sent bon. Chez Mamy, on boit du vrai lait ! Pas de celui qui sort d’un appareil bizarre. »
Leur papa les rassure : bien sûr qu’il s’agit là de vrai lait, excellent pour la santé ! Ces fermiers ont un trop grand troupeau pour le mettre en prairie, leur explique-t-il. Papy n’a que quarante vaches, qui pâturent derrière leur ferme ; l’exploitation visitée par les petiotes en détient six fois plus, et cultive dix fois plus d’hectares. « Donc, ils gagnent six fois ou même dix fois plus d’euros que Papy et Mamy ! », calcule l’aînée. « C’est logique ! », singeant ce faisant sa mère prof de maths, laquelle prononce cette expression à qui mieux mieux pour marteler ses vérités.
Elle se charge de répondre à sa fille : « Et bien non ! Je ne serais pas étonnée si Papy et Mamy d’Ardenne gagnent plus. Il ne leur reste pas grand-chose au total, mais tout de même davantage que la ferme robotisée, je parie. C’est logique : Papy et Mamy sont presque pensionnés et ils n’ont plus d’emprunt ; leur maison, les champs, les étables, les tracteurs et les machines leur appartiennent, et ils achètent très peu d’aliments. L’agriculture ne respecte pas du tout la logique arithmétique. Un fermier ne gagne pas forcément deux fois plus qu’un autre deux fois plus petit. Il suffit que le lait soit acheté très bon marché par la laiterie, selon les cours mondiaux, et les gros fermiers avec robots de traite ne peuvent pas couvrir le prix de revient de leur lait, qui est bien plus élevé que le prix de revient du lait de ta Mamy d’Ardenne. C’est logique ! Ceci dit, c’est partout la même chose en Belgique. Les fermes laitières deviennent monstrueuses partout ; ce n’est pas une question de région. »
La maman des deux fillettes est très pédagogue. Elle aime leur façonner un esprit ouvert et critique. Le soir, elle leur montre sur Auvio une émission de la RTBF : « #Investigation – Le lait, une passion sacrifiée ». Après deux minutes, la petite de cinq ans s’endort dans les bras de son papa, mais l’aînée suit attentivement le reportage qui emmène les téléspectateurs dans plusieurs exploitations agricoles, dont l’une d’entre elles -tiens, tiens !- est située juste à la limite entre Ardenne et Gaume.
Les agriculteurs interrogés sont unanimes : « Le modèle dominant actuel tourne fou. Il incite à produire et à investir toujours plus. Dans un élevage laitier, les investissements se réalisent par palier. Pour produire plus, il faut donc investir, et se retrouver dans un cercle vicieux duquel il devient quasiment impossible de sortir. Parler d’économie d’échelle est un leurre. Et produire sans cesse davantage n’est pas une solution. Des études et des cas concrets le démontrent. Les éleveurs qui se rémunèrent le mieux ne sont pas nécessairement ceux qui livrent les plus grandes quantités aux laiteries. »
La plus grande des deux gamines s’est assoupie à son tour, serrant contre elle comme une poupée son berlingot de « véritable lait d’Ardenne », mirage irréel reflété par les robots de traite futuristes, passion sacrifiée sur l’autel du capitalisme…