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La ballade des pendus

« Frères humains, qui après nous vivez, n’ayez contre nous les cœurs endurcis, car, si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous merci. »

Temps de lecture : 5 min

Voir des mannequins de paille pendouiller sur les ronds-points ou aux entrées de parking, n’est point le spectacle le plus réjouissant qui soit… La FJA a-t-elle décidé de frapper les imaginations, de rappeler que la courbe statistique des suicides est particulièrement élevée dans le secteur agricole ? Un geste fatal tous les deux jours en France ; une prévalence supérieure de 50 %, par rapport aux autres professions. Le syndicat des jeunes fermiers veut-il évoquer « la corde au cou » qui les attend en guise de cravate, si le traité de libre-échange avec le Mercosur est ratifié par l’Union Européenne ?

La FJA donne en tout cas une image désespérante de la situation inextricable vécue par trop d’exploitations agricoles dans notre pays. Cette représentation de pendu n’est pas neuve dans les révoltes paysannes. Déjà, en 1971, une effigie de Sicco Mansholt, commissaire européen à l’agriculture fut occise virtuellement de la sorte lors de la grande manifestation du 23 mars à Bruxelles ; ce bon monsieur avait proposé à l’époque de supprimer cinq millions de fermes dans l’Europe des Six pour rendre le secteur compétitif. Plus près de nous, en juin 2022, une poupée à l’apparence de la ministre flamande de l’agriculture Zuhal Demir fut promenée pendue lors d’un mouvement de grogne des « vlaamse boeren » contre la réduction des émissions des effluents azotés.

En 2024, les mannequins pendus dans les ronds-points sont bien ceux de fermiers condamnés à terme par la politique agricole actuelle de l’Europe !

La mise à mort par pendaison était une sentence particulièrement ignominieuse, réservée à la lie des criminels, exposés des semaines durant suspendus au gibet. Le poète François Villon (1431-1463) plante le décor dans sa Ballade des Pendus : « Vous nous voyez ci attachés, cinq, six ; quant de la chair, que trop avons nourrie, elle est piéça dévorée et pourrie. Et nous, les os, devenons cendres et poudre. De notre mal personne ne s’en rie, mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre. » . La symbolique attachée aux pendus est loin d’être innocente. Elle raconte la pire des morts : l’étouffement, l’abandon, l’exposition pour l’exemple. Les criminels nazis condamnés à Nuremberg furent pendus, et non fusillés ou guillotinés « honorablement », pour souligner le caractère absolument abject de leurs exactions.

La FJA a-t-elle bien mesuré la portée de sa stratégie mortifère et bouleversante ? Elle veut choquer, c’est sûr ; faire -qui sait ?- bouger les lignes. Les jeunes agriculteurs font partie d’une génération désenchantée, déçue dans sa chair, oppressée par la course au rendement, désorientée par les crises à répétition. La paysannerie dans son ensemble a perdu la foi, la confiance en elle et en son avenir. Les valeurs dignes d’autrefois n’ont plus la cote, et les derniers qui s’y attachent se voient dévorer à petits coups de becs, comme les pendus exposés aux intempéries et aux oiseaux charognards. « Jamais nul temps nous ne sommes assis ; puis ça, puis là, comme le vent varie, plus becquetez d’oiseaux que dès à coudre. Ne soyez donc de notre confrérie, mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre. »

Dans l’imaginaire populaire, le pendu est condamnable : il mérite sa peine et doit assumer ses choix désastreux, tout le mal qu’il a fait. Les manifestants se sentent-ils coupables inconsciemment ? Notre société s’attache à nous persuader que nous sommes blâmables, que nous choisissons trop souvent les mauvaises options. Nous polluons par nos façons culturales et l’emploi outrageux de pesticides et d’engrais ; nous participons activement à l’émission de gaz à effet de serre ; nous faisons souffrir nos animaux d’élevage ; nous produisons trop pour l’industrie agro-alimentaire, laquelle inonde le monde de sa malbouffe ; nous empruntons trop pour nous sur-équiper étourdiment, comme des enfants ; nous chassons les primes et demandons sans cesse des aides financières ; nous nous cannibalisons les uns les autres, tuons les jeunes par des coûts exorbitants de reprise, condamnons leur accès aux terres…

Le grand jury populaire nous condamne à tous les coups, car nos « défenseurs » sont de piètres avocats, attachés à leurs propres intérêts plutôt qu’aux nôtres. L’accord de libre-échange avec le Mercosur est paraît-il essentiel à la sécurité économique de l’Union Européenne. Argentine, Brésil, Bolivie, Paraguay et Uruguay regorgent de minerais et de gisements d’énergie fossile, indispensables à la fuite en avant de notre modèle capitaliste industriel. Si l’UE rate le deal, les Chinois, les États-Unis ou la Russie fondront sur le Mercosur comme un épervier sur sa proie. C’est ce que l’on veut nous faire croire, en tout cas…

Alors, vous comprenez bien, l’agriculture pèse le poids d’une plume dans les tractations ! Pour étouffer les voix paysannes, les Eurocrates et nos politiciens belgo-belges ont déjà prévu des aménagements, des aides, des primes et autres indemnités, lesquels feront taire les manifestants et viendront nous passer deux ou trois cordes au cou, à la suite des autres que nous portons déjà. Nous revivons ce scénario à répétition depuis des décennies, crise après crise ! Et c’est ainsi que oui, nous subissons la honte suprême de la pendaison. « Prince Jésus, qui sur tous a maîtrie, gardez qu’Enfer ait de nous seigneurie. À lui n’avons que faire ni que soudre. Hommes, ici n’aient point de moquerie ; mais priez Dieu que tous nous veuillent absoudre. »

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