Accueil Voix de la terre

Au temps des épidémies

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés... ». Les tirades de «Les animaux malades de la peste» résonnent étrangement à nos oreilles, en cette période où des épidémies de toutes sortes sévissent chez les humains et les animaux domestiques.  

Temps de lecture : 5 min

Que nous raconte la fable de ce brave Jean de la Fontaine ? Elle nous parle d’une maladie contagieuse, de la gestion de cette crise majeure par les grands noms du monde animal. Elle détaille le processus de réflexion de cette société anthropomorphique aux qualités et défauts terriblement humains. Elle cherche les causes et des solutions, montre comment les juges tout-puissants excusent et accusent, désignent un coupable idéal pour détourner de leur caste les soupçons. La fable nous parle d’injustice, du délire égoïste d’une oligarchie qui transgresse allègrement les règles, provoque des crises désastreuses, refuse d’assumer ses responsabilités et reporte celles-ci sur des innocents ! « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cours vous rendront blanc ou noir. ».

Ce fabliau date du 17e siècle, une époque au cours de laquelle les épidémies décimaient les populations de nos régions, affamées et martyrisées par les guerres de religion. Peste bubonique, variole, lèpre, choléra, diphtérie, typhus, rougeole, tuberculose, etc, etc, sans oublier les «grippes» à H1N1 (et variantes) et les pathologies à coronavirus. L’espérance de vie moyenne, en ces temps reculés, ne dépassait guère 25 ans, contre 80 ans aujourd’hui. Les membres des classes dirigeantes, de la noblesse et du haut-clergé, vivaient en moyenne bien plus vieux, sauf si bien sûr ils chopaient une saleté de maladie véhiculée par les miséreux, coupables idéaux en toutes circonstances. Et donc : « À ces mots, on cria « haro » sur le baudet, ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal ».

Du 17e au 21e siècle, le constat est resté universel : les riches n’aiment pas les pauvres et fuient leur contact, car la pauvreté est contagieuse. De même, les forts repoussent les faibles, les beaux méprisent les laids, les jeunes éloignent les vieux, car il suffit d’un instant ou de quelques années pour basculer d’un camp à l’autre. Toute forme de contagion nous fait peur, et notre cerveau archaïque déclenche des réactions de rejet par instinct de survie. La crise du Covid-19 a rappelé les heures sombres des pandémies d’autrefois, et réactivé des mécanismes de pensée aussi vieux que l’humanité.

Les épidémies font peur, et c’est peu de le dire ! Or -faut-il le rappeler ?-, nous sommes particulièrement gâtés ces dernières années en agriculture. Nos contagions à nous sont désignées de manière scientifique par des acronymes comme FCO, MHE, PPA, PAH5N1, FA, moins effrayantes à prononcer que fièvre catarrhale ovine, maladie hémorragique épizootique, peste porcine africaine, peste aviaire H5N1 et fièvre aphteuse… « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés ».

La FCO n’a pas fini de tuer dans les élevages de moutons et de bovins ! Ou d’empêcher de naître. Les agnelages sont fort retardés, pour autant que les brebis soient gestantes, car elles-mêmes ont souffert, ainsi que leurs vaillants compagnons béliers, peu enclins à remplir leur devoir conjugal par 40°C de fièvre au pic de l’épidémie. Leurs usines à gamètes ont par ailleurs subi de telles surchauffes qu’elles n’ont pu produire du matériel génétique de qualité suffisante, pendant de trop nombreuses semaines.

Le cauchemar semble sans fin, et revient par vagues accompagnées de décès et d’amaigrissement inexplicable, lequel serait dû à une attaque sévère du foie et du pancréas. La FCO agit sur nos élevages comme les bombes à sous-munitions utilisées massivement à Dresde par les Alliés en février 1945, au Vietnam par les États-Unis entre 1965 et 1973, par les Russes en Ukraine, en Syrie, au Yémen, à Gaza, etc, etc. La FCO fonctionne comme une bombe fragmentée en dizaines d’autres explosifs qui sautent de manière aléatoire quand les conditions se présentent en co-morbidité : une parasitose, une infection, un refroidissement, une mise bas difficile…

« C’est tellement déprimant ! », m’a déploré naguère une éleveuse de moutons et de chèvres. « On ne voit pas le bout du tunnel. ». Le temps des épidémies est très éprouvant pour le moral des victimes. Il faut disposer d’un optimisme inoxydable et d’un courage blindé au titane ; déborder de confiance et d’imagination, pour parvenir à se projeter dans un avenir meilleur.

La vaccination va-t-elle chasser les nuages qui encombrent le ciel de nos élevages ? Les fermiers aimeraient y croire, mais les expériences passées ont laissé dans nos mémoires des souvenirs peu exaltants. Les vétérinaires «gros animaux» sont de moins en moins nombreux, et peineront sans doute à mener à bien un programme de vaccination concocté dans des bureaux bien au chaud et loin des réalités du terrain, par des technocrates pétris de bonne volonté mais imbus de leurs prérogatives. L’enfer pour nous est pavé chez eux de bonnes intentions, quand ils viennent au secours de la filière alimentaire menacée par ces fichus virus insaisissables

« Je crois que le Ciel a permis pour nos péchés cette infortune. Que le plus coupable de nous se sacrifie aux traits du céleste courroux, peut-être il obtiendra la guérison commune ! »

Traumatisés par les maladies du bétail, baladés d’une décision à l’autre, d’une directive à l’autre, ainsi vivons-nous, au temps des épidémies…

A lire aussi en Voix de la terre

«Humus»,un roman dans l’air du temps

Voix de la terre Une âme bienveillante m’a passé un livre romanesque au titre très « terre à terre » : « Humus ». Je découvre qu’un intellectuel parisien, Gaspard Koenig, a trempé sa plume dans les matières organiques et s’est invité au pays des vers de terre. Il est couronné par trois prix littéraires en 2023, a déjà vendu plus de 100.000 exemplaires et se voit traduit dans toutes les langues. Un succès planétaire ! Il faut dire que le sauvetage de la planète est évoqué toutes les trois pages.
Voir plus d'articles