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La bonne recette

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Du lait, des oeufs, de la farine, : cuisiner des crèpes est fort simple, à la portée des enfants ! Mes petites-filles ont trouvé la recette dans le Sillon Belge, et se sont aussitôt mises au fourneau. Jolis tabliers fleuris, balance de ménage, cuillères, fouets, plat profond, crêpière : la totale ! La farine a un peu volé dans tous les sens, un œuf s’est retrouvé sur le carrelage, un crêpe a terminé sa pirouette pendue à la hotte, mais dans l’ensemble, l’opération a été couronnée de succès, et nous avons dégusté de délicieuses crêpes, un rien brûlées, mais tellement croustillantes !

La recette est basique ; elle ne va pas chercher midi à quatorze heures, avec des aliments non transformés, produits localement, disponibles et bon marché. Une recette qui s’inscrit dans la durabilité… et dans la pédagogie, puisque les bambins raffolent d’en confectionner ! Ils mettent la main à la pâte, réalisent ce qui représente un petit miracle à leurs yeux en combinant plusieurs ingrédients de textures différentes. Que du bonheur !

Si tout était aussi simple ! Trouver par exemple la recette pour éradiquer la faim qui touche une personne sur onze dans le monde, une sur cinq en Afrique… En 2015, l’Onu a fixé et adopté 17 objectifs de développement durable (ODD) pour assurer la paix et la prospérité des peuples de la planète ; parmi ces vœux pieux, le thème « Faim Zéro » prévoyait d’éradiquer la faim à l’horizon 2030. La promesse ne sera pas tenue, car le nombre d’affamés ne cesse de croître : 750 millions de personnes souffrent de sous-alimentation chronique, tandis que 2 milliards et demi au total ont connu des moments d’insécurité alimentaire au cours de la défunte année 2024 !

Tout le monde ne mange pas des crêpes à la Chandeleur, ou ce qui en tient lieu sous d’autres cieux. Des millions de gosses innocents n’ont pas l’occasion de jouer à cuisiner, s’amuser à s’enfariner les bras et coller des crêpes au plafond ; des millions d’enfants squelettiques aux ventres gonflés ne peuvent déguster ce genre de mets ultra simple qui fait la joie des nôtres, bien nourris. De la farine, des œufs, du lait… Ce n’est pourtant pas compliqué à produire, ni à distribuer ! Les dépenses militaires mondiales sont estimées à 2.350 milliards d’euros/an ces trois dernières années ! Moins de 1,5 % (34,3 milliards d’€) de cette somme suffirait à résoudre la crise de la dette des pays du Tiers-Monde et à éradiquer la faim.

Vue comme cela, la recette est toute simple pour vaincre la sous-alimentation de nos frères affamés. Les pays riches se ceindraient chacun d’un beau tablier où serait inscrit « Moi, je cuisine durable ! », ou « Sauveur du monde », verseraient dans un bol ce qui pour eux ne serait qu’une obole, y ajouteraient de la bonne volonté, de la bienveillance et des moyens logistiques, touilleraient un peu le tout, et le tour serait joué. Tant pis si un œuf de discorde chute sur le carrelage, si un peu de farine est perdue, si une partie de l’aide colle au plafond sans retomber au bon endroit… Le principal serait de soulager ces centaines de millions d’êtres humains qui ne mangent pas à leur faim et éprouvent mille peines à trouver un peu de farine, un œuf et quelques gouttes de lait pour nourrir leurs enfants.

Il paraît que ce genre de scénario relève de la pure utopie ! Qu’une telle recette constituerait une hérésie irresponsable aux yeux des grands financiers de ce monde, grands-prêtres du capitalisme ultra-libéral. Seuls leurs chiffres de croissance économique les émeuvent. Ils persistent et signent l’arrêt de mort de ces peuples, de ces personnes en situation d’insécurité alimentaire qui ne disposent pas de ressources financières pour payer leur nourriture. Pas de bras, pas de chocolat ; pas de sous, pas de farine, et encore moins du lait et des œufs…

Pour expliquer les raisons de la sous-alimentation marquée d’un être humain sur onze, l’Onu pointe du doigt plusieurs facteurs entrelacés : les inégalités Nord-Sud dues au passé colonial, l’instabilité politique et les conflits guerriers dans les zones les plus touchées, les chocs économiques et les crises climatiques. Ce sont là des causes visibles. L’Occident est largement responsable, quand les pays colonisateurs ont orienté l’agriculture des pays du Sud pour répondre à leurs propres besoins égoïstes en produits alimentaires et exotiques : café, cacao, coton, bananes, canne à sucre, oléagineux (dont le soja pour notre bétail), etc. L’agriculture vivrière de ces pays a été déstructurée, détournée de sa fonction nourricière.

La décolonisation n’a pas signifié la fin de cette scandaleuse appropriation des ressources du Tiers-Monde. Les accords commerciaux de libre-échange et l’avènement d’un grand marché mondial ont précipité ces pays étranglés dans un univers de cauchemar darwiniste où règne la loi du plus fort, du plus riche, du plus opportuniste, du plus cynique et impitoyable.

Une bonne recette pour cuisiner un monde juste nous amènerait à casser beaucoup d’œufs, à briser ces milliers de privilèges dont nous bénéficions sans daigner admettre une seconde qu’ils nous viennent pour une bonne part de notre exploitation de ces nations du Sud. J’ai la naïveté de croire que, sans doute, nous autres agriculteurs sommes davantage sensibles à cette tragédie de la faim, nous qui cultivons la terre et produisons des aliments de base -du lait, des œufs, de la farine –, ingrédients incontournables pour une bonne recette !

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