Les technologies numériques peinent à s’imposer dans les fermes wallonnes

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Digital Wallonia publie tous les deux ans un baromètre de maturité numérique des entreprises. Celui-ci comprend quatre axes de transformation numérique clés : l’infrastructure numérique, l’organisation et la collaboration, la digitalisation des processus et, enfin, la stratégie numérique d’entreprise.

Bien que le secteur agricole se numérise et que sa progression par rapport à 2016 (+ 5 points) soit plus forte que pour d’autres, il n’en demeure pas moins un des moins technophiles. Avec 19 points (tableau 1), il occupe l’avant-dernière position du baromètre de maturité numérique des entreprises 2018 et ce, sur les quatre axes de transformations susmentionnés.

Au vu de ses résultats, recueillis auprès de 107 activités agricoles (tous secteurs confondus), le secteur présente quelques faiblesses. Mais ses forces ne sont pas à sous-estimer pour autant !

Bien équipé mais peu présent sur le web

Dans l’étude menée par Digital Wallonia, on considère que l’équipement numérique « de base » d’une entreprise se compose, entre autres, de cinq éléments : un ordinateur fixe ou portable, un terminal mobile de type tablette ou smartphone, des logiciels divers (bureautique, messagerie, comptabilité…), une connexion à internet et un site web.

Le secteur agricole obtient un score de 32 points pour cet axe. Il se positionne en avant-dernière position, juste après l’Horeca. Par rapport à 2016, il enregistre néanmoins un bond de 10 points.

La faiblesse principale du secteur réside principalement au niveau du taux d’entreprises équipées d’un site web. La moyenne du secteur agricole est de 25 %, contre 41 % pour tous les autres secteurs confondus.

On observe néanmoins que le taux de présence d’un site web est plus élevé au niveau de la catégorie « Autres activités agricoles et supports » (qui regroupe la sylviculture, l’exploitation forestière, l’aquaculture, la pêche et les services supports à l’agriculture) qu’au niveau des cultures et de la production animale.

Avec un taux de 88 % d’équipement en connexion internet, contre une moyenne tous secteurs confondus de 91 %, le secteur agricole accuse un léger retard.

A contrario, le secteur est plutôt bien équipé en matériel informatique. 60 % des exploitations disposent d’un ordinateur fixe et 61 % sont équipés d’un ordinateur portable. On retrouve des tablettes et smartphones dans, respectivement, 28 % et 63 % des exploitations. Les agriculteurs wallons sont, en outre, mieux équipés que les Français qui disposent pour 52 % d’un ordinateur portable et pour 58 % d’un smartphone.

Concernant les technologies avancées, le secteur agricole se positionne comme suit : 2 % pour l’utilisation de l’IoT (internet of things, internet des objets), 1 % pour la robotique de production et 1 % pour l’utilisation de drones.

Les agriculteurs wallons sont très bien équipés en matériel informatique (ordinateurs,  tablettes et smartphones) et le sont par ailleurs mieux que leurs voisins français.
Les agriculteurs wallons sont très bien équipés en matériel informatique (ordinateurs, tablettes et smartphones) et le sont par ailleurs mieux que leurs voisins français.

L’IoT et les robots sont utilisés dans la production animale mais aussi par la catégorie « Autres activités agricoles et supports ». Par contre, l’utilisation du drone est présente dans toutes les activités agricoles.

Sachant que la moyenne actuelle, tous secteurs confondus, dans l’utilisation de l’IoT, la robotique et les drones, est de 2 %, il n’est pas encore possible d’établir un éventuel retard ou avance du secteur agricole sur le sujet.

Connexion mobile : flagrant retard

La digitalisation de l’économie et des entreprises n’est pas sans conséquence sur l’organisation du travail, de plus en plus nomade et flexible. Sous cet axe, plusieurs indicateurs sont à envisager : la mise à disposition de matériel informatique par l’employeur, l’utilisation d’outils numériques favorisant la collaboration, le télétravail et la formation dans une matière numérique.

Le secteur agricole obtient un score de 24 points pour cet axe. Il se positionne en avant-dernière position, une nouvelle fois juste derrière l’Horeca. Par rapport à 2016, l’évolution est de 4 points.

Concernant l’équipement en matériel informatique des collaborateurs, le secteur agricole se situe dans la moyenne de l’ensemble des secteurs avec un taux de travailleurs équipés d’un ordinateur portables de 39 % (moyenne des secteurs : 40 %), d’une tablette numérique de 17 % (moyenne des secteurs : 19 %) et d’un smartphone professionnel de 51 % (moyenne des secteurs : 53 %). Seul le taux de travailleurs équipés d’un ordinateur fixe accuse un retard (37 % contre 66 % en moyenne).

8 % des entreprises agricoles ont poussé un collaborateur à suivre une formation numérique, ce qui n’est pas très éloigné de la moyenne tous secteurs confondus qui est de 10 %. Au vu des enjeux liés au numérique, ce taux de formation est globalement assez médiocre.

Au sein de Digital Wallonia,  Fanny Deliège s’attelle, notamment,  à mieux faire connaître les technologies numériques au secteur agricole.
Au sein de Digital Wallonia, Fanny Deliège s’attelle, notamment, à mieux faire connaître les technologies numériques au secteur agricole. - J.V.

L’utilisation de la connexion mobile sur le lieu de travail est l’un des points faibles du secteur : seulement 39 % des entreprises agricoles ont une connexion mobile à internet (indépendamment du terminal) au sein de leur exploitation, alors que la moyenne des entreprises wallonnes est de 50 % en 2017.

Les cultures et la production animale sembleraient moins bien équipées que la catégorie « Autres activités agricoles et supports » qui a un taux d’utilisation de connexion mobile plus élevé.

En nette avance pour l’achat en ligne de matières premières

Le troisième axe évalue la présence et l’usage de technologies permettant de digitaliser les flux d’information, en passant par les relations avec les partenaires et les services publics. Ce qui comprend, entre autres, les thématiques suivantes : les opérations bancaires et financières, le traitement des commandes, les formalités administratives et l’utilisation de logiciels métiers.

Depuis 2016, le secteur a évolué de 4 points pour se situer aujourd’hui à un score de 15. Néanmoins cela n’est pas suffisant pour combler l’écart avec le score global qui évolue aussi et est actuellement de 19.

Dans le secteur agricole, seulement 34 % du total des achats sont effectués par voie électronique, alors que la moyenne générale est de 50 %. Et les entreprises les plus technophiles peuvent monter jusqu’à 86 %. Néanmoins, il faut souligner deux points forts du secteur sur le sujet.

Premièrement, si on prend en compte uniquement les achats de matières premières par voie électronique, le secteur agricole est très en avance, avec un taux de 65 % contre une moyenne de 48 % tous secteurs confondus.

Malgré l’utilisation de machines toujours plus connectées et intelligentes, 
le secteur agricole reste peu familier avec les technologies numériques.
Malgré l’utilisation de machines toujours plus connectées et intelligentes, le secteur agricole reste peu familier avec les technologies numériques. - J.V.

Deuxièmement, parmi les entreprises ayant un système d’achat électronique, seulement 49 % des entreprises agricoles effectuent un réencodage, contre 64 % de moyenne tous secteurs confondus. Leur taux d’automatisation pour l’achat et la commande en ligne est donc plus élevé.

Concernant l’utilisation d’un logiciel de comptabilité, le taux s’élève à 34 % et est égal à celui de la moyenne tous secteurs confondus.

Par contre, en ce qui concerne la présence de logiciels métiers, l’étude montre des scores très faibles puisque le secteur agricole se retrouve en dernière position.

Cependant, une autre étude menée par le Collège des Producteurs en octobre 2018 révèle que : « tous secteurs agricoles confondus, 29 % des répondants affirment avoir recours à des outils informatiques d’aide à la décision ». Les outils les plus cités sont : les outils de gestion de troupeau de l’Awé et de l’Arsia (25 %), les outils de la gamme Isagri (23 %) ; les outils météo (16 %) et les outils de comptabilité/gestion (13 %).

Tirer davantage parti du web

Le numérique transforme profondément le comportement des consommateurs. Il importe donc de savoir si les entreprises wallonnes tirent profit de cette croissance et adaptent leur stratégie commerciale pour profiter de ces opportunités. Cet axe comprend plusieurs indicateurs comme : l’existence d’un site web (et ses performances), les fonctionnalités du site web, la possibilité de vente en ligne et l’utilisation des réseaux sociaux.

Avec un score de 5, il est évident que le secteur agricole ne tire pas parti de cet axe et, plus précisément, des opportunités commerciales qui découlent de la digitalisation de nouveaux canaux de distribution et de promotion des produits et services.

Parmi les secteurs prédominants en termes de nombre d’emplois, mais moins technophiles par nature, avec son score de 5, l’agriculture est le secteur le moins performant en ce qui concerne la digitalisation de cet axe puisque l’Horeca affiche un score de 15, les garages 13, le commerce de détail et la construction 11 chacun.

Le secteur agricole est très peu présent sur les réseaux sociaux et peu familier avec le concept de « digital marketing », sachant que son taux d’utilisation se situe à 20 %, alors que celui pour tous secteurs confondus se situe à 47 %.

S’ils permettent bien sûr de téléphoner, les smartphones, présents dans 63 %  des exploitations, peuvent être connectés à des stations météo afin de connaître  en permanence les conditions régnant sur les parcelles les plus éloignées.
S’ils permettent bien sûr de téléphoner, les smartphones, présents dans 63 % des exploitations, peuvent être connectés à des stations météo afin de connaître en permanence les conditions régnant sur les parcelles les plus éloignées.

Le taux d’entreprises du secteur agricole ayant un site web est de 25 % contre 41 % en moyenne tous secteurs confondus. En outre, 98 % du secteur agricole doté d’un site web attribue à ce dernier moins de 10 % de son chiffre d’affaires.

C’est assez interpellant étant donné que, parmi les agriculteurs ayant un site web, 42 % proposent un catalogue en ligne de leurs produits (contre 64 % tous secteurs confondus) et 14 % proposent la possibilité de commander en ligne (contre 13 % tous secteurs confondus).

Par contre, si on prend en considération le taux de sites âgés de moins d’un an, avec 18 % le secteur agricole est en bonne position.

Finalement, le taux d’entreprises du secteur agricole pratiquant de l’e-commerce est de 8 % ; environ 4 % via leur propre site d’e-commerce et 4 % via des plateformes de vente en ligne existantes. La moyenne tous secteurs confondus est de 11 %. Les cultures et la production animale sembleraient plus impliquées dans la vente en ligne avec un taux quatre fois supérieur à celui de la catégorie « Autres activités agricoles et supports ».

Gagner grâce aux technologies

Le secteur agricole fait partie, avec le commerce de détail et la construction, des 3 des 5 secteurs wallons prédominants en termes de nombre d’entreprises qui ne tirent pas encore suffisamment parti du numérique et qui dès lors se retrouvent en bas de classement.

Les technologies offrent pourtant une multitude de nouvelles possibilités pour l’agriculteur. Ainsi, les utiliser permet de gagner du temps. Temps qui peut être consacré par l’agriculteur à sa vie privée ou à des activités à plus forte valeur ajoutée. Elles permettent également de développer de nouveaux business modèles et de se créer des opportunités commerciales. Certaines applications visent une réduction de l’utilisation des intrants ou aident à réduire l’impact de l’agriculture sur l’environnement. D’autres accompagnent les éleveurs dans l’amélioration du bien-être animal.

Mais subsiste une difficulté : trouver, parmi l’énorme quantité d’outils disponibles, la technologie répondant aux besoins de son exploitation. Il est donc essentiel de réfléchir aux objectifs que l’on s’est fixés pour sélectionner la technologie qui apportera une véritable plus-value à la ferme.

D’après Fanny Deliège

Digital Wallonia

Pourquoi ce retard?

Le baromètre identifie aussi certains facteurs impactant la transformation numérique des entreprises. Trois d’entre eux peuvent expliquer, pour une part, les faibles scores du secteur agricole :

– la nature de l’activité, moins dématérialisable que des activités de services basées principalement sur le traitement des données ;

– le profil des dirigeants d’exploitation agricole. L’échantillon « agricole » est composé à 55 % de participants de plus de 55 ans et de 57 % de participants ayant un niveau d’étude secondaire ou autre. Or, l’étude montre que le profil favorisant le développement numérique d’une entreprise est une personne âgée entre 36 et 56 ans, ayant réalisé des études universitaires ou un baccalauréat ;

– la taille moyenne des entreprises agricoles, plus faible que la taille moyenne de tous les secteurs confondus (2,04 travailleurs contre 3,07), ce qui ne favorise pas l’automatisation de processus.

Quatre points forts décryptés: en retard, pas totalement dépassé!

Ceux-ci s’expliquent principalement par les caractéristiques propres du métier d’agriculteur et d’agricultrice.

Équipement en matériel informatique de base mobile

L’agriculture est un des secteurs nécessitant beaucoup de mobilité contrairement à, par exemple, des activités de bureau. Les agriculteurs pourraient donc favoriser l’équipement mobile à l’équipement fixe.

Achat de matières premières par voie électronique & automatisation du système de commande en ligne

Comparé à d’autres secteurs, il est probable que les quantités en matières premières soient proportionnellement plus importantes et que les canaux utilisés pour l’achat soient peu diversifiés. Si l’agriculteur se fournit en grande quantité et via des distributeurs centralisés, cela favorise l’achat électronique et automatisé.

Taux de sites âgés de moins d’un an

Il y a peut-être une prise de conscience du secteur agricole sur l’importance de communiquer vis-à-vis des consommateurs finaux. La réactivité du secteur est peut-être un peu lente mais devrait se développer en parallèle à la tendance aux circuits courts et au retour au local.

Utilisation de logiciels très spécialisés

Contrairement aux résultats de l’étude Digital Wallonia, le Collège des producteurs obtient des taux d’utilisation de logiciels supérieurs. Ces derniers sont par ailleurs élevés comparés aux moyennes obtenues tous secteurs confondus par Digital Wallonia. Il n’est pas déraisonnable de penser que le secteur est particulièrement avancé sur cette thématique.

En effet, l’écosystème wallon a mis à disposition de ses agriculteurs des logiciels adaptés à leurs besoins. Sachant que ces logiciels sont, bien souvent, proposés directement aux membres par les fédérations et associations, le taux de pénétration de ces technologies est élevé.

Trois points faibles décryptés, pour envisager la direction à suivre

L’arrivée d’une nouvelle génération d’agriculteurs, baignés depuis leur plus jeune âge dans les technologies numériques, devrait permettre de rattraper une part du retard accumulé.

Utilisation d’une connexion mobile sur l’exploitation

Outre la pyramide des âges inversée du secteur agricole, les zones blanches (c’est-à-dire peu desservie par un réseau gsm) peuvent être également un frein à cette utilisation de connexion mobile. En effet, au contraire des entreprises localisées dans des zonings, des centres de coworking, en milieu urbain ou autres, les exploitations agricoles sont généralement situées en milieu rural où la couverture mobile peut parfois être moins présente.

Néanmoins, il faut souligner une nette amélioration de la couverture, notamment grâce à un accord signé entre le Gouvernement wallon et les différents opérateurs télécoms, et grâce à la plateforme Digital Wallonia Connect de signalement des zones blanches.

Présence d’un site web

Certaines filières agricoles fonctionnent sur des chaînes de valeur très structurées et peu diversifiées. Dans certains cas, les canaux de distribution se limitent même à un seul acteur. Dans cette configuration, il est difficile pour ce secteur d’envisager un site web comme un outil potentiel pour vendre.

Toujours dans cette optique, le site pourrait être utilisé à d’autres fins, telles que pour des raisons d’image, de vitrine, d’informations sur ses activités. Néanmoins, le retour étant indirect, cela pourrait expliquer le peu d’intérêt pour cet équipement.

Utilisation des réseaux sociaux

L’explication est un peu la même que celle pour le site web. Certaines filières agricoles ayant peu de possibilités de diversification et de canaux de distribution, il leur est difficile d’envisager le retour direct d’une stratégie de communication via les réseaux sociaux vis-à-vis du grand public et de clients finaux.

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