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Comment l’insémination artificielle pourrait transformer l’élevage caprin en Wallonie

Faire confiance à l’insémination artificielle pour ses chèvres laitières : c’est le cap franchi par Leen Hypacie depuis maintenant deux ans. Une manière de travailler qui lui permet, entre autres, de diversifier la génétique de ses animaux tout en se prémunissant des risques sanitaires. Pour y parvenir, l’éleveuse a pu compter sur Thomas Bertin, l’un des rares vétérinaires wallons formés à l’insémination caprine grâce au soutien d’Inovéo. Ensemble, ils nous parlent de cette méthode bien spécifique… où rien n’est laissé au hasard !

Temps de lecture : 6 min

Face au développement et à la professionnalisation des élevages caprins, Inovéo, société affiliée à l’Association wallonne des éleveurs (Awé), a lancé un nouveau service dédié à l’insémination artificielle des chèvres. Pour le développer, Bernard Christiaens, responsable technique et référent en reproduction pour cette société, s’est rendu en Ardèche, dans l’Hexagone, en 2021. Accompagné de quatre confrères vétérinaires, ils se forment ensemble à cette technique, déjà populaire chez nos voisins français.

Une fois de retour et armés de leurs nouvelles connaissances, ils commencent alors à mettre ce savoir-faire au service des agriculteurs wallons.

Parmi eux ? Leen Hypacie, éleveuse à La Bruyère, près de Gembloux. Cette dernière possède une centaine de chèvres en lactation, 50 chevrettes d’un an et demi, et 50 âgées de 8 mois. Leur lait, transformé en fromage, yaourt, ou encore en crème glacée, est vendu directement dans la boutique de l’exploitation « La petite campagne » et par l’intermédiaire d’autres circuits courts.

Ne pas faire entrer de maladie dans la chèvrerie

Pour ce faire, la fromagère a décidé de travailler avec la race Alpine, reconnue pour son lait riche en protéines et dont la réputation est d’être résistante. « Nous avons acheté le troupeau en France en 2018 », se remémore-t-elle. Des bêtes indemnes d’arthrite encéphalite virale caprine (CAEV), une maladie redoutée par les éleveurs caprins (plus d’informations à ce sujet dans Le Sillon Belge du 19 septembre). « Nous avons réalisé des tests durant deux ans, et c’était toujours le cas durant toute cette période ». Seulement voilà, en misant sur un bouc provenant d’une ferme externe pour la reproduction et en ne travaillant plus en circuit fermé, Leen Hypacie prenait le risque de faire entrer la maladie dans la chèvrerie.

Outre ce danger, un autre défi pour l’exploitation était la saison des mises bas. Bernard Christiaens explique : « Normalement, les chèvres sont naturellement en chaleur un jour descendant, à partir du mois d’août, quand la longueur des journées diminue. La gestation durant cinq mois, les chevrottages ont lieu au mois de janvier ».

Pour avoir du lait tout au long de l’année, l’idéal est donc de désaisonner, c’est-à-dire modifier la période naturelle des naissances. Un réel gain pour l’agricultrice qui se souvient : « À l’époque, au mois de janvier, je n’avais plus assez de lait. Cela posait un souci pour la clientèle, évidemment, mais aussi pour mes employés, obligés de prendre congé car nous n’étions plus en capacité de vendre ».

Un timing serré à respecter obligatoirement

Confrontée à ces problèmes, l’agricultrice décide de faire appel à Thomas Bertin, l’un des vétérinaires possédant ces compétences grâce à Inovéo. En premier lieu, ce sont les chèvres qui sont inséminées pour remplir le premier objectif de Leen Hypacie : diversifier la génétique. Pour atteindre l’autre but, le désaisonnement, c’est ensuite au tour des chevrettes de passer par la reproduction artificielle. Leurs petits sont attendus pour le 21 novembre. Une date bien précise, comme tout le reste du processus ! En effet, pour l’insémination caprine, tout est aussi une question de timing… Et le moins que l’on puisse dire est que ce dernier est très serré.

La première étape ? Sélectionner les animaux adéquats pour la reproduction artificielle. Une fois cette campagne de recrutement effectuée, place à la synchronisation. « Au vu du prix des doses et du nombre de têtes par élevage, nous ne pouvons pas nous permettre de travailler à l’unité », souligne Thomas Bertin. Les bêtes doivent toutes être en chaleur au même moment. Pour y parvenir, le vétérinaire utilise des implants vaginaux, soit des éponges imbibées d’hormones. Les chèvres gardent cet implant durant onze jours. S’en suit des piqûres hormonales. Ensuite, pas de temps à perdre : l’insémination artificielle doit se dérouler entre la 43e et la 45e heure après le retrait des éponges. Bref : deux heures, c’est la fenêtre temporelle de Thomas Bertin pour faire les 50 caprins du troupeau !

Lorsque cette opération « top chrono » est réalisée, des échographies sont effectuées 45 à 60 jours plus tard pour détecter les chèvres gestantes artificiellement… ou naturellement. « Un bouc est introduit trois semaines après l’insémination pour récupérer celles non pleines », note le vétérinaire.

50 % de réussite pour un bénéfice sur le long terme

D’après ces spécialistes, il faut compter sur un taux de réussite de 50 %. Toutefois, on observe davantage de femelles donnant naissance à des jumeaux, voire des triplés. Notons également que les doses ne sont pas sexées. Par ailleurs, l’un des freins à l’insémination artificielle pour ces animaux peut être le coût des doses qui proviennent de Capgènes, le centre français de production de semences pour l’espèce caprine. Ainsi, pour une paillette, Leen Hypacie débourse environ 40 €. « En réalité, tout dépend de ce que l’on souhaite. Différentes gammes existent. Les premières sont à 15 €. Entre 40 et 50 €, c’est pour les meilleurs reproducteurs », assure Jules Corstjens, délégué en génétique caprine pour Inovéo.

« C’est vrai que ce budget peut faire peur à certains éleveurs. Ils peuvent avoir tendance à comparer le prix du chevreau par rapport à celui de la dose d’insémination. En réalité, il faut réfléchir sur le long terme. Lorsqu’on réalise un investissement génétique, on en voit réellement les retombées positives 10 à 15 ans plus tard », ajoute Bernard Christiaens. En effet, les bénéfices sont loin d’être négligeables. Outre ceux précités, cette sélection peut, à terme, améliorer la fonctionnalité des futures chèvres. Par ailleurs, les caprins issus de cette descendance pourraient produire davantage de lait. Si la moyenne journalière est, en moyenne, de 2,5 l, elle pourrait grimper à 3 voire 3,5 l. Un sérieux atout pour le troupeau ! « D’un point de vue économique et pour la santé animale, l’insémination est la meilleure solution », affirme, lui, Thomas Bertin.

Quant à l’éleveuse, ses premières bêtes issues de cette méthode vont bientôt entrer en période de reproduction. Plus tard, elle pourra mettre en balance les avantages et les inconvénients de cette manière de travailler.

Néanmoins, face à l’accroissement du nombre d’éleveurs de chèvres, il y a fort à parier que l’insémination artificielle soit la réponse à de nombreuses questions soulevées par ces professionnels. Dès lors, verra-t-on cette technique se développer dans le sud de notre pays pour devenir un incontournable de la reproduction caprine ?

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