Casser le naturel, il revient au galop

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Pourtant, 2018 se dirige tout droit vers un record de rappels d’aliments suspects : plus de 130, contre 50-60 en moyenne les années précédentes ! La sécurité alimentaire serait-elle en péril ? L’Agence invoque une raison toute simple : le nombre d’échantillons contrôlés s’est multiplié grâce aux nouvelles techniques d’analyse, pour atteindre aujourd’hui le chiffre impressionnant de 200/jour ! 130 cas graves sur 50.000, ce n’est presque rien. De plus, les doses détectées sont infinitésimales. Les molécules, les bactéries, les moisissures suspectes sont traquées avec une précision hallucinante. Le sacro-saint principe de sécurité impose le retrait de produits dits « contaminés », lesquels auraient été hier autorisés à la consommation ! La surveillance se renforce sans cesse, pour obtenir une alimentation la plus « saine » -la plus aseptisée- possible. Le consommateur devrait être rassuré par ce résultat de 130 rappels, dit l’Afsca, plutôt que s’en inquiéter. Ce discours relève d’une logique d’apaisement, mais si l’on gratte un peu -comme les poules en parcours extérieur- auprès des spécialistes et chercheurs, on entend des sons de cloches plus nuancés.

Ainsi, Benedikt Sas, professeur de sécurité alimentaire à l’Université de Gand, dans sa propre lecture, remet en contexte la situation actuelle. Par exemple, l’Afsca a retiré des noyaux d’abricots contenant du cyanure -mon dieu, quelle horreur, du cyanure ! –, alors que celui-ci est présent naturellement en très très très faible proportion dans les amandes des fruits. Faut-il alors ne plus manger amandes, noisettes et autres noix ? Retirer le Nutella ? Interdire le massepain et la galette des Rois ? Non, bien entendu ! Tout est question de quantité. De même, les salmonelles détectées dans des produits à base de viande ont incité l’Afsca à retirer un grand nombre de burgers, filets de poulets, escalopes et autres kebabs. Quoi de plus normal et de plus naturel, ironise le Dr Sas, qu’une salmonelle soit présente dans la flore intestinale d’une poule qui grattouille le gazon à l’extérieur, grappille çà et là des vers de terre et des insectes, lesquels vivent en bonne intelligence avec bactéries et protozoaires ! Impossible d’avoir d’une part le bien-être animal, et de l’autre l’asepsie parfaite de la nourriture…

En ce qui concerne les productions végétales, afin de rester en bonne santé, le consommateur désire ingérer un mini-minimum de résidus d’herbicides et de fongicides, mais les denrées ainsi obtenues accueillent et contiennent naturellement davantage de moisissures. Par exemple, l’ergot du seigle et du froment est tout à fait « bio » et naturel, mais les grains infectés ont causé autrefois des empoisonnements mortels et des crises de folie hallucinatoire dans la population. Des gentilles petites dames ont testé le « very bad trip » de l’ergot de seigle, et ont fini pendues au gibet, telles les sorcières de Salem…

De même, le maraîchage bio d’aujourd’hui, que l’on veut plus naturel avec l’utilisation de « bon » fumier, peine à produire des légumes exempts de listeria, difficile à contenir par temps chaud. L’été 2018, particulièrement torride, a fait les choux gras de cette bactérie agressive, dangereuse pour les personnes à faible immunité.

On touche là du doigt le revers de la médaille ultrapropre de l’Afsca & Cie, car justement, la quasi-absence de molécules et d’organismes biologiques indésirables dans notre alimentation, provoque chez bien des gens une baisse dramatique de l’immunité. Nos mécanismes de défense n’ont plus guère d’ennemis à combattre pour s’entraîner, et sont devenus fainéants. Puis on s’étonne de l’apparition de cancers, d’allergies, d’intolérances, de maladies auto-immunes… L’asepsie à tout prix de l’alimentation n’a-t-elle pas sa petite (ou sa grande) part de responsabilité ?

La politique actuelle de sécurité alimentaire doit jouer à présent avec tous ces éléments. Après avoir chassé les petits producteurs de terroir, après avoir cassé le naturel, celui-ci revient au galop par la volonté du peuple, avec ses grandes qualités… et ses multiples petits défauts. La jeune Afsca n’a pas vingt ans en vain, espérons-le, mais a-t-elle acquis suffisamment de sagesse pour faire la part des choses, et chercher le bon équilibre entre l’esprit et la lettre de ses réglementations ?

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