L’outil en ligne Décide par le Cra-w: objectiver les performances des exploitations agricoles en termes de durabilité

slider1_slide2
Projet Décide

Tout a démarré en 2008, avec le projet interreg Openerges qui regroupait la Grande Région, à savoir la Lorraine, Le Grand-Duché de Luxembourg, et la province de Luxembourg. Celui-ci visait à évaluer l’impact de la production agricole au niveau de différentes régions.

L’enseignement ? La grande variabilité dans les émissions entre les fermes auditées (250, dont 61 en Wallonie). Par ailleurs, il s’avérait nécessaire de disposer d’outils spécifiques adaptés aux conditions régionales pour évaluer au mieux ces impacts. De là, les différents partenaires ont développé leur projet à l’échelle de leur pays : CAP’2ER, par l’Idele en France ; Décide, par le Cra-w en Belgique.

Selon Éric Froidmont, directeur scientifique au Cra-w, l’outil Décide se base sur des méthodes de calcul reconnues internationalement. Plus de 1.200 équations ont ainsi été codées. « En effet, pour un audit nous avons besoin de près de 150 données. Tout dépend de l’atelier et de la complexité de la ferme. L’outil est déjà applicable aux grandes cultures, aux ateliers de production viandeuse et laitière, ainsi que pour les fermes mixtes. À l’avenir, le projet MonoDécide devrait permettre de réaliser l’audit pour les ateliers porcins. En ce qui concerne les volailles et les ovins, un prolongement devrait suivre. »

Notons que le logiciel travaille à l’échelle de l’exploitation wallonne, sur une année civile avec la technique de l’Analyse des cycles de vie (voir encart page suivante).

« À terme, Décide devrait devenir un outil de mesure de la durabilité de la ferme, tant sous les aspects environnementaux, qu’économiques et sociaux. Il doit permettre d’objectiver les performances de l’exploitation. On parle d’impact par kg de produits, de marge brute… », poursuit M. Froidmont. En pratique, l’outil est disponible en ligne : www.decide.cra.wallonie.be et se présente sous forme d’un tableau de bord.

Paramètres et postes compris dans les bilans

Ledit bilan tient évidemment compte des produits de l’exploitation (cultures, lait, viande), ainsi que des éventuelles ventes d’énergie produite sur la ferme. Pour les ateliers animaux et végétaux, il en va de même pour les cultures autoconsommées par les animaux, de la production d’engrais de ferme ensuite épandus sur les cultures. Les infrastructures que sont les bâtiments et les machines sont considérées en fonction de leur durée d’amortissement. Les énergies consommées par les infrastructures (carburant, électricité) sont comptées, de même que les impacts liés à la fabrication et l’utilisation de ces infrastructures et énergies.

Au niveau du sol, sont comptabilisés : tous les intrants des cultures (engrais, semences, produits de protection des plantes) ainsi que les impacts liés à leur fabrication. Même son de cloche pour les animaux pour lesquels on compte l’achat d’aliments et d’animaux, ainsi que les impacts liés à la fabrication d’aliments. « Si l’on prend l’exemple du soja dont on considère fortement l’impact sur la déforestation, il existe des tables qui considèrent ledit impact pour la production de tourteaux. C’est là qu’on arrive aux limites du système. Si l’on prend des tables françaises ou hollandaises, l’impact ne sera pas le même. Dans pareil cas, soit des références existent, soit le programme tient compte des données les moins favorables.

Le cycle de l’azote et les émissions qui s’y rapportent (volatilisation d’ammoniac, lessivage de nitrate, émissions de protoxyde d’azote…) sont modélisés. De même que le cycle du carbone avec ses variations de stock.

Pour les animaux, les émissions liées à la vie de l’animal, comme celles de méthane entérique, à l’étable et en pâture sont modélisées, tout comme celles liées au stockage des engrais de ferme. Et pour toutes ces étapes, les transports sont également considérés.

Aides à l’encodage

L’encodage dans Décide s’est vu facilité par le biais de petits modules d’aide à l’encodage, notamment, mais également pour les rations puisque les éleveurs connaissent généralement bien les quantités des aliments qu’ils ont achetées mais pas comment ces quantités ont été réparties entre les différentes catégories d’animaux. En outre, les quantités d’aliments autoproduits et leur distribution sont généralement peu ou mal connue et des calculs sur base des performances et des capacités d’ingestion permettent à l’utilisateur de déterminer les rations de ses animaux.

Une version 2.0

Dans le courant 2020, un gros travail a été mené par le Cra-w pour sortir une version 2.0 (aujourd’hui 2.1), en réponse aux retours des utilisateurs. Si trois bilans sont toujours disponibles (gaz à effets de serre, énergie et ammociac), l’affichage est plus convivial avec davantage d’indicateurs techniques présentés. Par ailleurs, des rendus sont imprimables pour permettre par exemple au conseiller d’imprimer les bilans pour aller en discuter avec l’agriculteur en ferme. Notons que la typologie des exploitations et des ateliers a permis de classer ceux-ci. Une comparaison entre ateliers ou exploitations du même type est dès lors possible.

L’allocation des impacts a été travaillée à trois niveaux, pour avoir les bilans au niveau de l’exploitation dans sa globalité, au niveau de chaque atelier et enfin, au niveau des produits puisque, par exemple, un atelier lait ne produit pas seulement du lait, il produit également de la viande des veaux mâles et des animaux réformés. Décide répartit donc les impacts entre ces trois coproduits et propose des résultats par litre de lait et par kg de viande de veau ou d’animal de réforme.

L’éleveur peut ainsi voir le bilan des gaz à effet de serre à l’échelle de l’exploitation, la quantité totale de gaz à effet de serre par kg d’équivalents CO2/ha (part de méthane et de protoxyde d’azote) avec (dé)stockage du carbone.

Un partenariat avec Elévéo et la DAEA

Comme le nombre de données nécessaires pour effectuer les bilans est très important, et qu’il faut près de 3 ou 4 h pour le compléter, une collaboration a été mise en place avec deux organismes comptables : la DAEA et Elevéo, pour importer de manière automatisée une grande partie des données nécessaires à Décide directement depuis leurs comptabilités. Près de 80 % des données nécessaires à l’audit peuvent y être récupérées.

À l’avenir, cette importation automatisée devrait pouvoir être disponible pour d’autres comptabilités de gestion mais cela demande du temps, de l’informatisation de la part des comptas et du codage pour les deux partenaires.

Les ambitions

Récemment, le Cra-w a obtenu un financement pour 3 ans du Plan de relance de la Wallonie. L’objectif : engager plusieurs personnes pour, notamment, développer l’outil afin d’évaluer les impacts environnementaux, les performances socio-économiques et la durabilité globale de l’exploitation agricole wallonne. L’idée est d’intégrer d’autres aspects environnementaux, d’améliorer et valider l’outil en faisant du benchmarking, d’étendre à l’analyse de la durabilité globale des exploitations, de former de conseillers à l’utilisation de l’outil et avoir un guichet unique grâce auquel quiconque peut se tourner vers le Cra-w. Trente personnes ont déjà été formées en juin 2021.

À noter qu’un appel d’offres est en cours pour analyser la mise en place d’un système de rémunération des externalités positives des exploitations.

À terme, dans le cadre du soutien de la transition environnementale de l’agriculture, l’outil devrait aussi sensibiliser les exploitants et acteurs locaux à l’agroécologie par une mesure des performances agroécologiques et économiques.

Tout cela permet aussi pour les scientifiques d’envisager de nouveaux indicateurs, qu’ils soient environnementaux, techniques et socio-économiques, avec les « utilisateurs » que sont les représentants des syndicats agricoles, les conseillers en ferme et le Service public de Wallonie.

À l’avenir…

« Ce que nous aimerions ? Pouvoir valider les résultats par la comparaison avec d’autres outils. Les résultats entre les programmes peuvent évidemment diverger, puisqu’un outil peut avoir ou non une approche plus précise dans certains domaines au vu des résultats de recherche sur certains postes d’émission. Comparer les valeurs absolues entre logiciels n’a donc pas de sens. A contrario, il serait opportun de savoir si des exploitations évaluées dans les deux logiciels ont le même classement. Cela permettrait de savoir si les « bonnes » exploitations sont classées comme tel dans les deux outils », explique Éric Froidmont.

« Par ailleurs, l’idée est aussi de pouvoir continuer les cycles de formations aux conseillers agricoles mais aussi de bien montrer les trade-off, soit les compromis, car on ne peut pas être bon sur tous les plans. On peut accepter d’être moins bon sur un critère pour être meilleur dans un autre et accepter que tout ne va pas dans le même sens. »

Actuellement, entre 100 et 150 audits de fermes wallonnes sont déjà validées dans le système, le nombre de fermes encodées est bien plus important. L’automatisation de ces validations est un autre outil à développer. Si l’outil continue toujours de se construire, l’analyse des données qu’il génère pourrait être intéressante.

Tout agriculteur désireux de réaliser un audit Décide peut se rendre sur https ://www.decide.cra.wallonie.be/fr pour une demande d’ouverture de compte.

Propos recueillis par P-Y L.

L’analyse des cycles de vie

Décide est un logiciel qui se base sur l’analyse des cycles de vie (ACV), soit la seule méthode d’analyse des impacts qui tient compte de l’ensemble des étapes de la vie du produit étudié, depuis l’extraction des matières premières nécessaires à sa fabrication, en incluant l’étape de production, le transport et la distribution, la phase d’utilisation jusqu’à la fin de la fin de la vie du produit avec d’éventuels réutilisations ou recyclages. « En outre, C’est une méthode normée ISO14040 qui permet de définir l’échelle du système », ajoute Eric Froidmont, directeur scientifique au Cra-w.

Jusqu’à la sortie de la ferme

En ACV des productions agricoles, en fonction de ce que l’on veut étudier, les étapes prises en compte s’arrêtent à la sortie de la ferme. Et c’est le parti pris par l’outil Decide.

Le plus souvent donc, on tient compte des phases ayant les impacts les plus importants, à savoir la production et éventuellement la transformation, en incluant, comme le veut la pensée cycle de vie, la fabrication des intrants depuis l’extraction des matières premières. Le transport à chaque étape est également inclus. Toutes ces phases sont incluses dans ce qu’on appelle le système que l’on va étudier.

Les impacts sur l’environnement sont exprimés en toute une série de catégories d’impact. Les plus utilisées en ACV de productions agricoles sont le réchauffement climatique. L’unité commune utilisée : les équivalents CO2. Le méthane produit par les animaux sera traduit dans cette unité. Mais il y a aussi des catégories plus locales, telles que l’acidification, l’eutrophisation, la toxicité humaine et l’écotoxicité ; les trois dernières catégories sont l’utilisation des sols agricoles, la consommation en eau et la consommation des ressources abiotiques.

Chacune de ces catégories contribue à un ou plusieurs domaines de protection, c’est-à-dire des domaines qui méritent d’être protégés, qui sont l’environnement, la santé humaine et les ressources.

Et pour finir, afin de prendre en compte les trois piliers du développement durable, il faudrait ajouter des catégories d’impacts socio-économiques aux catégories existantes. Des catégories telles que les impacts sur les revenus, la création d’emploi, les conditions de travail, regroupées dans un quatrième domaine de protection, la dignité et le bien-être, permettrait d’évaluer la durabilité des systèmes agricoles dans leur globalité.

« C’est très imagé mais l’ACV permet donc de comparer des pommes et des poires mais dans le cadre d’une fonction commune, par ex en termes d’apports nutritionnels au niveau du régime. La définition au préalable de l’Unité fonctionnelle (par ha, par kg produit, par euro…) est donc importante. Tout dépend de la personne à qui l’on veut s’adresser », conclut Eric Froidmont.

Propos recueillis par P-Y L.

Le direct

Le direct