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Élevage, fourrage, blé…: quand le climat redistribue les cartes de l’agriculture

La Belgique et ses champs de tomates… Cette image pourrait devenir une réalité d’ici une trentaine d’années. En effet, face au réchauffement planétaire, nous allons devoir modifier notre manière de travailler et, surtout, anticiper. C’est ce qu’a tenu à expliquer Serge Zaka. Venu tout droit du sud de la France, reconnaissable à son grand chapeau, ce docteur en agroclimatologie a démontré comment les évolutions climatiques influenceront les productions wallonnes d’ici 2050.

Temps de lecture : 7 min

La nouvelle a été partagée dans tous les médias : 2024 a été l’année la plus humide jamais enregistrée en Belgique. Et ce n’était pas la première fois que la météo faisait des siennes sur notre territoire… En 2021, nous avions connu un faux printemps, avec des records de douceur fin mars, suivis d’un pic d’air froid. Chez nos voisins français, ce climat a causé 2 milliards d’euros de pertes, notamment en viticulture.

Un an plus tard, en 2022, on se souvient encore de la dépression qui avait laissé des dépôts de sable sur nos voitures… Il avait fait chaud et sec. Résultat ? Une perte de rendement de 21 % dans les cultures belges. Pourtant, ce que nous avons connu cette année-là sera probablement la normalité d’ici 2050. Nous devrons vivre avec des précipitations plus fortes en hiver, avec des nappes phréatiques et des rivières à des niveaux plus élevés, et par conséquent, davantage de risques d’inondations.

A contrario, en été, nous devrons faire face à des déficits hydriques, tandis que les températures, sans surprise, augmenteront… Certaines canicules pourront durer trois semaines, tandis que les jours de gel vont diminuer. « Et le gel est le meilleur insecticide possible. Il tue les pucerons, les mouches… Ces vecteurs de maladies disparaissent alors. S’il ne gèle pas en hiver, il y aura évidemment plus de risques de maladies au printemps. Il est aussi essentiel pour la floraison des arbres. Chez nous, le pommier Golden a besoin de 1.000 heures en dessous de 7,2°C », a indiqué Serge Zaka.

Docteur en agroclimatologie et chasseur d’orages, ce spécialiste était invité à la 4ᵉ édition du Forum de l’autonomie fourragère. Organisé par la Fugea, en partenariat avec le Parc naturel du pays des collines et le Parc naturel des plaines de l’Escaut, cet événement se tenait à Ath et était scindé entre conférences et ateliers.

L’opportunité, notamment, de mieux cerner les enjeux de l’agriculture de demain. Car, comme l’a rappelé l’expert, si les agriculteurs vont devoir s’adapter à cette météo, ponctuée d’excès et de manque d’eau, pour les animaux aussi, la hausse des températures ne se fera pas sans difficulté…

Éviter le stress thermique et une baisse de la production laitière

En Belgique, nous sommes l’une des régions européennes les plus importantes en matière de production laitière, comme l’a rappelé Serge Zaka. Dès lors, quelles seront les conséquences du changement climatique sur les fermes bovines ?

Pour cela, il faut se fier à ce qu’on appelle le « Temperature Humidity Index », soit THI, valable également pour nous. Il montre que plus il fait chaud et humide, plus une sensation de malaise va s’installer. Notre corps aura du mal à réguler sa température. C’est, bien entendu, la même chose pour les vaches, très sensibles aux fortes chaleurs. Les bovins se retrouveront alors en état de stress thermique.

Conséquence ? Une perte énergétique, et donc une baisse de la production laitière. « Les éleveurs pourront se retrouver avec des bêtes dont les risques de mammites augmentent, tandis que les défenses immunitaires et la reproduction diminuent. Le stress thermique va s’accentuer au fil des années, jusqu’à entraîner 25 % de perte de rendement sur les vaches laitières en moyenne en été, en France ».

Plusieurs solutions complémentaires

Chez nous, en Belgique, l’avenir est heureusement moins alarmant, néanmoins en 2070, selon les régions, cette perte pourrait atteindre jusqu’à 12 %.

Pour faire face à cette problématique, le docteur en agroclimatologie a rappelé l’importance de miser sur diverses stratégies. « Il n’existe pas une solution unique, mais bien une multitude de solutions complémentaires. S’il n’est pas possible d’influencer le climat, on peut en atténuer les effets ! »

Parmi les différents moyens pouvant être mis en place, citons les arbres dans les pâtures, ainsi que des bâtiments d’élevage adaptés aux fortes chaleurs, avec une isolation thermique, une brumisation, une ventilation et une bonne circulation de l’air. La gestion de l’alimentation joue également un rôle clé. Les éleveurs pourront donner moins de cellulose et plus de protéines. Le maïs grain humide et le sorgho seront à favoriser, tandis que le blé et l’orge seront déconseillés.

En France, des recherches sont aussi menées sur les races les plus rustiques. « Toutefois, il faut rappeler que plus un bovin est productif, plus il sera sensible aux fortes chaleurs. On n’arrivera jamais à avoir les deux… »

Au sud de l’Hexagone, face à des difficultés accrues, les solutions seront plus drastiques. Par exemple, déplacer les animaux en altitude, car les températures grimperont dans les plaines ; parfois, il n’y aura qu’une traite quotidienne ; certains éleveurs pourront aussi abandonner l’élevage bovin laitier au profit des secteurs ovins et caprins

Lisser la production pour compenser la perte de l’été

Passons à présent au fourrage. D’ici 2070, celui-ci démarrera plus tôt. « Il fera doux, avec présence d’eau au printemps. En outre, il y aura plus de CO₂, ce qui va accélérer la photosynthèse dans les prairies », indique Serge Zaka.

S’il y aura donc un pic de production printanier, en été, la prairie jaunira rapidement. L’objectif sera, dès lors, de lisser la production pour compenser la pénurie estivale, en exploitant correctement nos prairies. « Au lieu d’avoir un gros déficit et une prairie très jaune, il va falloir obtenir une production plus élevée durant cette période ». Il faudra également chercher des plantes à racines profondes capables de percer le sol et d’aller chercher l’eau. C’est notamment le cas de la luzerne et de la chicorée.

De plus, il faudra protéger les parcelles afin d’éviter le stress hydrique et les préserver des rayons du soleil, par exemple grâce à la plantation de haies et d’arbres. Le spécialiste note qu’il sera également primordial de bien stocker le fourrage excédentaire du printemps. « Il y a donc plusieurs effets à prendre en compte : génétiques, paysagers et humains avec la gestion du stockage. Il y a aussi le méteil utile pour la couverture et la structuration du sol, ainsi que pour l’autonomie fourragère. On peut planter de la vesce, de l’avoine, du pois… C’est l’une des principales solutions pour faire face au changement climatique ».

Par ailleurs, il faudra également apprendre à profiter du décalage saisonnier, en mettant les animaux plus tôt en prairie et en les rentrant plus tard.

Le blé : une arme géopolitique

Comme l’a démontré ce spécialiste français, l’agroclimatologie est une science qui permet de prendre des décisions sur le long terme, tant pour les agriculteurs que pour les sphères politiques.

Pour illustrer ce propos, Serge Zaka a pris l’exemple du blé, une céréale au cœur de certains enjeux géopolitiques. Depuis les années 2000, ses rendements sont relativement stables, bien qu’il y ait eu des accidents climatiques avec des excès d’eau qui les ont affectés. « Si je regarde les projections climatiques, on s’attend à une légère hausse des rendements sur la Manche et en Belgique. Le blé profite de l’augmentation du taux de CO₂ et de l’eau en hiver. Sa croissance va être plus rapide. »

Image du continent européen à l’appui, il nous montre une césure nord-sud. En effet, face aux différentes réalités climatiques, la production de blé va varier selon que l’on se trouve en haut ou en bas de la carte.

« Dans certains pays, dont la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie et surtout la Russie, le changement climatique est favorable à l’agriculture. Les Russes vont progressivement disposer de nouvelles terres agricoles. Ce pays l’a bien compris et a inondé le monde de son blé. »

Importatrice il y a 15 ans, la Russie en est à présent le premier exportateur mondial. « Depuis qu’elle est entrée sur le marché du blé, les prix fluctuent à la hausse et à la baisse selon l’humeur de ce pays. De plus, je peux vous dire qu’il y a deux armes très importantes dans une guerre : le nucléaire et la dissuasion alimentaire. La Russie possède les deux ! ».

Une arme géopolitique qui prouve, une fois de plus, que mieux prévoir, c’est mieux anticiper et éviter de se retrouver… sur le carreau !

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